Le Signe Déchaîné

Le Magazine des Lettres de l’université Lumière Lyon 2

Expérimentation

La brosse à cheveux

Par Manon Vialet

La dernière phrase de ce texte a été imposée. Il fallait donc construire une intrigue autour de cette chute.

Il était temps. Esmée pensait à cela depuis des mois. Elle allait partir, c’était décidé. David, son mari, ne se doutait de rien. Vieil ingénieur, il ne prenait plus la peine de la regarder, ni de lui parler. Il se levait le matin, mangeait le petit déjeuner qu’elle lui préparait à chaque fois : un café avec trois sucres, deux tartines de confiture de coing, un jus d’orange. Elle disposait toujours ses médicaments sur une petite assiette, à droite de sa cuillère à café. Il ne la remerciait jamais. Après tout, c’était une habitude ! Le soir, il rentrait aux alentours de dix-huit heures. Il s’asseyait sur son fauteuil pour lire son journal, toujours placé sur l’accoudoir de gauche car il était gaucher. Lorsqu’il passait une mauvaise journée, il se déchargeait de la plus terrible des façons, utilisant sa femme comme réceptacle de toute sa frustration. Dans le cas contraire, il l’embrassait en la surnommant « ma fleur ». Pourtant Esmée n’était pas une fleur. Elle ne l’était plus. Cela faisait des semaines qu’elle passait des nuits à tourner dans son lit sans trouver le sommeil. Ses bleus la faisaient souffrir, mais ce n’était pas tout. Trente ans de vie commune à s’effacer au profit de l’autre, à faire ce qu’il lui demandait, à supporter les sautes d’humeur, les regards noirs, les coups…Elle était déterminée à partir, s’était jurée de le faire. Un jour, elle arrêterait de se taire. C’était en réalité un soir, et Esmée était immobilisée par la peur. Comment pouvait-elle lui annoncer ? Il était là, assis près d’elle sur une chaise. Les épaules relâchées et le nez dans son journal, il n’avait même pas pris la peine d’enlever ses chaussures…Comment réagirait-il ? La vieille femme tremblait presque tant ses membres étaient tendus. Pas un cheveu rebelle ne jaillissait de ses barrettes. Elle se concentra sur ce qui l’entourait pour échapper à son tourment intérieur. Sa brosse à cheveux posée sur la table basse qu’elle avait oublié de ranger contrastait avec les fleurs du vase bien fraîches, le miroir sans aucune trace. Toute cette propreté constante l’angoissait. Son mari l’angoissait. Ses chaussures sales sur le tapis propre l’angoissaient. Oui, il était temps.

Soudain, la claque partit. Alors que les paroles sortaient de sa bouche sans qu’elle s’en soit aperçue, elle avait vu son mari rougir et froncer les sourcils. Mais elle avait continué, vomissant ces trente années qui ne lui avaient apporté qu’une honte destructrice. Honte d’avoir toujours dit oui. Honte d’avoir toujours souri. Honte de s’être oubliée.

Sa main frappa sa joue d’un coup sec, la projetant de tout son être au sol. Sa main. Celle qui l’avait une fois caressée, qui avait une fois bercé ses deux filles lorsqu’elles étaient bébés. Ces dernières années, cette même main n’était devenue qu’une arme. Elle avait cessé de parler. Le claquement avait été assourdissant et son oreille sifflait. Elle lui criait « Lève-toi et part ! », mais Esmée ne fit rien. Elle porta sa main à sa joue qui la brûlait. Elle n’osa remonter vers lui son regard qui pleurait des larmes embrasées. Plus tard, elle le regretterait. Elle comprendrait que ce n’était pas la violence habituelle de David qui l’avait tétanisée, mais plutôt le reflet de sa propre vulnérabilité. Or ce jour-là, Esmée était devenue une lame, puissante et tranchante. Elle s’aida de sa chaise pour se relever. L’homme en face d’elle était resté debout, la main en l’air, comme s’il prenait la pose pour une photographie. Pourtant cela n’en était pas une, car il vit sa femme se relever pour la toute première fois. Cette nuit, Esmée partit.

Elle avait trouvé refuge dans un motel près d’une petite ville, à vingt kilomètres de sa maison. Elle restait là durant une semaine, effondrée. Elle avait tant rêvé de ce jour où elle partirait, seulement tout n’était que noirceur autour d’elle…La réalité était qu’elle avait peur. Qu’avait-elle fait ? Peut-être aurait-elle dû rester, croire qu’à soixante ans rien ne pouvait changer, qu’elle était dorénavant forcée à vivre la vie qu’elle avait choisie étant plus jeune ? Plus de maison, plus de mari, plus d’argent. Que faire, maintenant qu’elle n’avait plus rien ? Elle n’avait même pas prévenu ses deux filles de son départ. Son téléphone à touches était déchargé, il reposait sur la seule table de la chambre sur laquelle était aussi posé le sac qu’elle avait emporté avec elle. En réalité, elle n’avait même pas pensé à les informer. Elle voulait juste rester là, couchée sur ce lit, à ne plus vivre pour personne.

Mais un jour, Esmée entendit des coups sur la porte de sa chambre. Paralysée, elle n’osa pas sortir sa tête de la couverture. Son visage était inexpressif alors que son cœur battait la chamade, trahissant ses émotions. C’était lui. Elle le savait. Elle avait vu dans ses cauchemars qu’il allait revenir l’entraîner de force. La battre à nouveau. Elle entendit la porte s’ouvrir, puis sentit une main se poser sur la couverture puis la baisser. Ses yeux étaient fermés par un scotch invisible. Elle ne voulait plus les ouvrir. Elle ne voyait que du noir.

« Maman ». Il avait suffi d’un seul mot pour que le cauchemar d’Esmée prenne fin. Ses filles étaient devant elles, les yeux larmoyants. Sa cadette la prit dans ses bras et la serra de toutes ses forces, essayant de prononcer des mots rassurants entre deux sanglots. Ses deux trésors étaient là, et Esmée le savait : c’était fini. Grâce à elles, tout allait s’arranger.

Ses enfants l’avaient poussée à porter plainte contre son ancien époux. Le dossier avait été classé sans suite, faute de preuve. Mais Esmée s’en fichait. Elle souhaitait rompre tous les liens qu’elle avait auparavant tissés avec lui. Il était temps de vivre pour elle, de ne plus être la femme de quelqu’un ou la mère de quelqu’un. N’obéir qu’à ses propres ambitions. Oui, c’est ça. Elle voulait être elle-même. Elle sera la femme admirable, celle qui avait osé partir malgré tout.

Quant à David, il avait vu sa vie basculer dans un puits de solitude. Lorsqu’il se levait, ses tartines n’étaient pas garnies de confiture de coing. Son café n’était pas fait, son jus d’orange pas versé, ses médicaments pas disposés sur une assiette. Lorsqu’il rentrait chez lui, son journal n’était pas sur l’accoudoir. La maison semblait vide, pourtant rien n’avait changé. Les fleurs, maintenant fanées, étaient toujours là. Le miroir devenu sale était toujours posé sur la commode. Il avait aussi remarqué le peigne d’Esmée, sur la table basse. En réalité, il avait toujours été exaspéré de l’habitude qu’avait sa femme de ne jamais nettoyer sa brosse à cheveux.

Manon Vialet

Ce texte a été rédigé en 2024-2025 et publié dans le magazine de la même année, dans la rubrique Le laboratoire.

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