Le Signe Déchaîné

Le Magazine des Lettres de l’université Lumière Lyon 2

Expérimentation

Voir la vie en rose

Par Kahina Slimani

Au départ, je crois à une hallucination, un énième rêve aux significations douteuses ou un cauchemar paradoxalement plaisant. Mais les secondes continuent de s’écouler tel un nectar glacé, s’agglutinant entre elles pour former des minutes que je ne vois pas passer.

Je ne vois que du rose.

Du rose partout, une myriade de nuances qui éclabousse mes rétines, me plongeant dans un océan de stupeur et d’incompréhension. Papillonnant des paupières, je passe instinctivement les doigts sur mes cuisses, mon short en coton, mon ventre, mon cou, mon visage… Je ne comprends pas, je ne comprends plus, je ne comprends rien.

Mes draps ont viré au rose framboise, la coque de mon téléphone au rose pêche, mon journal au rose vif, mes murs au rose dragée, ma lampe de chevet au rose bonbon, mon violon au rose magenta, mes rideaux au rose saumon…

Non, ce n’est pas possible. Je nage en plein délire. Mon déficit de sommeil me joue sûrement un mauvais tour, épaulé par un esprit maléfique qui n’a manifestement pas aimé le dernier épisode de mon podcast ; je savais bien que je n’aurais pas dû être aussi véhémente envers Emily Watts.

Je prends une longue et profonde inspiration avant de me dresser sur mes jambes et de m’approcher de la fenêtre. Peut-être s’agit-il seulement d’une blague, peut-être que le problème ne vient pas de ma vision et que quelqu’un a simplement décidé de refaire la décoration de ma chambre pour me casser les mandarines dès six heures du matin. Ma théorie – plus que bancale, je l’avoue – se dissout à l’instant même où mes pupilles découvrent des arbres rose fuchsia, des nuages rose pâle et deux chiens rose cerise. Mes dents se plantent mécaniquement dans la face interne de ma joue avant de s’attaquer à ma lèvre. Je ferme la fenêtre et pivote la tête tandis qu’un chapelet de jurons se bouscule sur ma langue.

Un miroir. J’enjambe la pile de vêtements – roses eux aussi – qui jonche le sol et me poste face à mon reflet. Les yeux ronds comme des pastèques, je déglutis en arpentant mon corps du regard. Ma peau diaphane, ma crinière flamboyante et mes iris ambrés ne sont plus qu’un vague souvenir dont l’odeur me manque déjà. Je ne suis plus qu’un mélange de rose foncé, de rose poudré et de rose incarnat. Tout à coup et sans crier gare, la réalité s’enroule autour de moi tel un fouet.

Je suis incapable de voir autre chose que des nuances de rose et le rendez-vous le plus important de ma vie a lieu dans deux heures.

Kahina Slimani

Ce texte a été rédigé en 2024-2025 et publié dans le magazine de la même année, dans la rubrique Le laboratoire.

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