Le Signe Déchaîné

Le Magazine des Lettres de l’université Lumière Lyon 2

Langue étrangèrePoésieTraduction

Antonia Pozzi

Par Eleonora Pisano

Édition de référence : « Parole. Diario di poesia », Mondadori, Milan, 1948.

Le début du siècle passé voit de nombreuses femmes italiennes, poétesses et romancières, s’affirmer sur la scène culturelle de l’époque. Pensons, par exemple, à Grazia Deledda, Prix Nobel de littérature en 1929, à Ada Negri, et à mon amour littéraire personnel depuis l’adolescence : Antonia Pozzi (1912–1938). Issue d’un milieu bourgeois milanais, elle étudie la littérature et la philosophie, notamment l’esthétique, à l’université de Milan. Sa vie est tragiquement courte : elle se donne la mort à 26 ans. Ses œuvres, publiées à titre posthume, sont aujourd’hui reconnues comme majeures dans la poésie italienne du XXe siècle. Une écriture d’une simplicité presque violente, mêlant la beauté de la nature et la mort, le silence extatique de la montagne et la fatigue existentielle. Une écriture empreinte de silence et de mélancolie, mais toujours pleine de vie vécue.

Choix de traduction : Dans un film de Jim Jarmusch, Paterson (2016), le protagoniste, un chauffeur de bus passionné de poésie, affirme : « Lire de la poésie en traduction, c’est comme prendre une douche avec un imperméable ». C’est exactement la sensation que nous avons ressentie en essayant de rendre la puissance expressive d’Antonia Pozzi dans une autre langue que l’italien. La stratégie la plus sensée nous a semblé être une traduction littérale, mot à mot, parfois au détriment des allitérations et assonances que l’on ne trouve que dans la langue originale, afin de se concentrer sur ses choix lexicaux puissants et raffinés.

Texte original en italien

La vita

Alle soglie d’autunno
in un tramonto
muto
scopri l’onda del tempo
e la tua resa
segreta
come di ramo in ramo
leggero
un cadere d’uccelli
cui le ali non reggono più.

Traduction de l’italien vers le français

La vie

Aux seuils de l’automne
dans un crépuscule
muet
tu découvres la vague du temps
et ta reddition
secrète
comme de branche en branche
légère
une chute d’oiseaux
dont les ailes ne soutiennent plus.

Texte original en italien

Esempi

Anima, sii come il pino :
che tutto l’inverno distende
nella bianca aria vuota
le sue braccia fiorenti
e non cede, non cede,
nemmeno se il vento,
recandogli da tutti i boschi
il suono di tutte le foglie cadute,
gli sussurra parole d’abbandono ;
nemmeno se la neve,
gravandolo con tutto il peso
del suo freddo candore,
immolla le fronde e le trae
violentemente
verso il nero suolo.

Anima, sii come il pino :
e poi arriverà la primavera
e tu la sentirai venire da lontano,
col gemito di tutti i rami nudi
che soffriranno, per rinverdire.
Ma nei tuoi rami vivi
la divina primavera avrà la voce
di tutti i più canori uccelli
ed ai tuoi piedi fiorirà di primule
e di giacinti azzurri
la zolla a cui t’aggrappi
nei giorni della pace
come nei giorni del pianto.

Anima, sii come la montagna :
che quando tutta la valle
è un grande lago di viola
e i tocchi delle campane vi affiorano
come bianche ninfee di suono,
lei sola, in alto, si tende
ad un muto colloquio col sole.
La fascia l’ombra
sempre più da presso
e pare, intorno alla nivea fronte,
una capigliatura greve
che la rovesci,
che la trattenga
dal balzare aerea
verso il suo amore.

Ma l’amore del sole
appassionatamente la cinge
d’uno splendore supremo,
appassionatamente bacia
con i suoi raggi le nubi
che salgono da lei.
Salgono libere, lente
svincolate dall’ombra,
sovrane
al di là d’ogni tenebra,
come pensieri dell’anima eterna
verso l’eterna luce.

Traduction de l’italien vers le français

Exemples

Âme, sois comme le pin :
qui tout l’hiver étend
dans l’air blanc et vide
ses bras fleuris
et ne cède pas, ne cède pas,
même si le vent,
lui apportant de toutes les forêts
le son de toutes les feuilles tombées,
lui murmure des mots d’abandon ;
même si la neige,
l’accablant de tout le poids
de sa froide blancheur,
alourdit ses branches et les tire
violemment
vers le sol noir.

Âme, sois comme le pin :
et puis viendra le printemps
et tu le sentiras venir de loin,
avec le gémissement de toutes les branches nues
qui souffriront, pour reverdir.
Mais dans tes rameaux vivants
le divin printemps aura la voix
de tous les oiseaux les plus mélodieux
et à tes pieds fleurira de primevères
et de jacinthes bleues
la motte à laquelle tu t’accroches
dans les jours de paix
comme dans les jours de larmes.

Âme, sois comme la montagne :
qui lorsque toute la vallée
est un grand lac de violet
et que les sons des cloches y émergent
comme des nénuphars blancs de son,
elle seule, en haut, se tend
dans un muet colloque avec le soleil.
L’ombre l’enlace
de plus en plus près
et semble, autour de son front neigeux,
une chevelure lourde
qui la renverse,
qui la retient
de s’élancer aérienne
vers son amour.

Mais l’amour du soleil
passionnément l’enlace
d’une suprême splendeur,
passionnément il embrasse
avec ses rayons les nuages
qui montent d’elle.
Ils montent libres, lents
dégagés de l’ombre,
souverains
au-delà de toute ténèbre,
comme les pensées de l’âme éternelle
vers la lumière éternelle.

Texte original en italien

La porta che si chiude

Tu lo vedi, sorella : io sono stanca,
stanca, logora, scossa,
come il pilastro d’un cancello angusto
al limitare d’un immenso cortile ;
come un vecchio pilastro
che per tutta la vita
sia stato diga all’irruente fuga
d’una folla rinchiusa.
Oh, le parole prigioniere
che battono
battono furiosamente
alla porta dell’anima
e la porta dell’anima
che a palmo a palmo
spietatamente
si chiude !
Ed ogni giorno il varco si stringe
ed ogni giorno l’assalto è più duro.
E l’ultimo giorno
– io lo so –
l’ultimo giorno
quando un’unica lama di luce
pioverà dall’estremo spiraglio
dentro la tenebra,
allora sarà l’onda mostruosa,
l’urto tremendo,
l’urlo mortale
delle parole non nate
verso l’ultimo sogno di sole.
E poi,
dietro la porta per sempre chiusa,
sarà la notte intera,
la frescura,
il silenzio.
E poi,
con le labbra serrate,
con gli occhi aperti
sull’arcano cielo dell’ombra,
sarà
– tu lo sai –
la pace.
Milano, 10 febbraio 1931

Traduction de l’italien vers le français

La porte qui se ferme

Tu le vois, sœur : je suis fatiguée,
fatiguée, usée, secouée,
comme le pilier d’un portail étroit
à la lisière d’une immense cour ;
comme un vieux pilier
qui toute sa vie
aurait été la digue à la fuite impétueuse
d’une foule enfermée.
Oh, les mots prisonniers
qui frappent frappent
furieusement
à la porte de l’âme
et la porte de l’âme
qui, peu à peu
impitoyablement
se ferme !
Et chaque jour l’ouverture se rétrécit
et chaque jour l’assaut est plus dur.
Et le dernier jour
– je le sais –
le dernier jour
quand une unique lame de lumière
tombera du dernier interstice
dans les ténèbres,
alors ce sera la vague monstrueuse,
le choc terrible,
le cri mortel
des mots non-nés
vers le dernier rêve de soleil.
Et puis,
derrière la porte à jamais fermée,
ce sera la nuit entière,
la fraîcheur,
le silence.
Et puis,
les lèvres serrées,
les yeux ouverts
sur l’arcane ciel de l’ombre,
ce sera
– tu le sais –
la paix.
Milan, 10 février 1931

Texte original en italien

Lieve offerta

Vorrei che la mia anima ti fosse
leggera
come le estreme foglie
dei pioppi, che s’accendono di sole
in cima ai tronchi fasciati
di nebbia –
Vorrei condurti con le mie parole
per un deserto viale, segnato
d’esili ombre –
fino a una valle d’erboso silenzio,
al lago –
ove tinnisce per un fiato d’aria
il canneto
e le libellule si trastullano
con l’acqua non profonda –
Vorrei che la mia anima ti fosse
leggera,
che la mia poesia ti fosse un ponte,
sottile e saldo,
bianco –
sulle oscure voragini
della terra.

Traduction de l’italien vers le français

Légère offrande

Je voudrais que mon âme te soit
légère
comme les dernières feuilles
des peupliers, qui s’embrasent de soleil
au sommet des troncs enveloppés
de brume –
Je voudrais te conduire avec mes paroles
par une allée déserte, marquée
d’ombres fines –
jusqu’à une vallée de silence herbeux,
au lac –
où tinte sous un souffle d’air
le roseau
et où les libellules s’amusent
avec l’eau peu profonde –
Je voudrais que mon âme te soit
légère,
que ma poésie te soit un pont,
mince et solide,
blanc –
sur les sombres abîmes
de la terre.

Eleonora Pisano

Ce texte a été rédigé en 2024-2025 et publié dans le magazine de la même année, dans la rubrique Le traducteur imaginaire.

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