Le Signe Déchaîné

Le Magazine des Lettres de l’université Lumière Lyon 2

Nouvelle

Les prodiges artificielles

Par Chloé Néant et Léane Naceri

Elle était née dans un monde irréel. Un monde merveilleux. Elle s’appelait Elle car, comme la plupart des gens sur la terre ferme, personne n’avait cherché à lui donner une identité. Mais dans le Monde merveilleux, Elle devenait Aile. Une créature hybride mi-humaine mi-volatile. Dans le Monde merveilleux, on pouvait créer ce qu’on voulait. Loin de la misère du monde réel.

La création de cette alternative virtuelle avait changé le champ des possibles. Il suffisait de se brancher avec un casque à la Source universelle pour se retrouver propulsé au cœur même de l’imagination collective. Les programmeurs avaient prévu deux modes de connexion. Le mode « Bulle » permettait à l’utilisateur de se retrouver seul aux commandes et de façonner une copie du monde tel qu’on aimerait qu’il soit. Le mode « Miroir » proposait l’expérience la plus riche : toutes les créations des utilisateurs étaient réunies au même endroit et visibles par tous. Certaines excentricités restaient cependant fixes, intégrées dans l’algorithme dès leur invention pour former une immense carte. Un terrain de jeu pour les utilisateurs.

La seule limite de ce monde à ses débuts : il était incapable de répondre aux besoins physiques. Les adeptes étaient obligés de se débrancher pour se nourrir, et dormir. Une considérable perte de temps. Un problème que le Comité avait fini par résoudre en coupant la séparation formée entre le corps et l’esprit dans le Monde merveilleux. Désormais, toute action propre à l’entretien de son organisme, et réalisée à l’intérieur s’appliquerait aussi à l’extérieur. C’est à partir de ce moment-là que les gens avaient commencé à délaisser complètement le monde réel.

Aile n’avait jamais remis en cause ce système. Comment aurait-elle pu ? On l’avait mise en garde depuis toujours contre l’extérieur, hideux, dangereux.

C’est une rencontre qui fit basculer son univers. Dans le mode « Bulle », là où personne n’était censé être avec elle.

Elle s’était imaginé une immense prairie avec un grand ciel bleu, parsemé de nuages. Le vent soufflait et curieusement, un garçon était assis. Elle s’approcha discrètement, puis lui demanda son nom. Il ne sembla pas surpris de la voir. Comme s’il l’attendait.

— Je m’appelle Mathis.

— C’est un prénom étrange.

— Pas aussi étrange que de vivre dans un monde qui n’existe pas.

Mathis était membre d’une communauté débranchée. L’une des dernières existantes. Désigné comme messager, on lui avait confié pour mission de rejoindre le Monde merveilleux et de mettre en garde la première personne qu’il croiserait contre les dangers qui se cachaient derrière les prodiges artificiels. Une prouesse qui restait mystérieuse aux yeux d’Aile.

Comment avait-il pu s’aventurer dans sa bulle, alors qu’aucun autre participant n’en aurait été capable ? Mathis ne voulut rien lui révéler.

La jeune fille se sentit prise au piège. Sa vie lui apparaissait soudain comme un rêve étrange dont on cherchait à l’extirper. Aile était perdue, désarmée. Aile était Elle.

— Tu parles de dangers, mais… quels sont-ils exactement ?

— Je te l’ai dit, vous vivez dans un monde fictif. Comment pouvez-vous supporter ça ?

— Quelle importance puisque nous sommes heureux ?

— Non, vous croyez être heureux. C’est un sentiment illusoire, comme le reste. La réalité, elle, est bien loin d’être aussi jolie.

— Oui, justement, c’est pour ça qu’on la fuit.

— Et si je te disais que cette fuite est un poison ?

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

Mathis parut gêné par sa question. Il opta finalement pour un rictus crispé.

— Je vais te montrer, viens.

Sur ce, il se leva et rejoignit une porte creusée dans un arbre qu’Aile n’avait pourtant pas conçue. Curiosité ? Envie irrésistible ? Elle le suivit. Pour atterrir dans la maison qu’elle partageait avec ses parents dans le monde réel. Partager était un bien grand mot pour le peu de temps qu’elle y passait, et surtout le peu de fois où elle voyait les siens. La dernière fois qu’elle avait aperçu sa mère remontait à des mois. Elles s’étaient croisées brièvement sans échanger un mot. Sa mère semblait en forme, seul indice de sa rémanence. Pour Elle, sa mère était une inconnue. Quant à son père, il était aux abonnés absents.

Comme dans sa bulle, il faisait beau dans le monde réel. Des rayons de soleil inondaient la maison et faisaient ressortir la poussière des meubles. À peine le seuil franchi, Mathis la dépassa. Il était là en chair et en os, déjà en train de disparaître dans une pièce sur sa gauche. Il s’agissait de la chambre de sa mère. L’anxiété la gagna. Un étranger, chez elle… Et s’il était dangereux ? Elle réfréna cette pensée et s’engagea à sa suite.

La chambre de sa mère était sombre, la porte laissait entrer une faible lueur dans l’obscurité, étouffante. Au milieu de la pièce, un lit trônait, entouré de câbles en tout genre. Sur ce lit, une forme recroquevillée se découpait sous les draps. Le visage empli de pitié, Mathis était déjà à son chevet.

Lorsqu’elle s’approcha, elle resta un instant pantoise. Cette chose sur le lit, c’était sa mère…

Ses traits fripés, son teint cireux, lui conféraient l’air d’une morte. Une perte de poids conséquente lui donnait le corps d’une enfant.

— Tu vois, dit Mathis, faisant sursauter la jeune fille. C’est ce qui arrive quand on reste trop dans ton monde.

Il lui apprit ensuite l’ampleur des répercussions de ce Tout virtuel sur le monde réel. Mathis souhaitait qu’Elle l’aidât, elle comme d’autres à venir, à bouleverser les consciences. Une semence d’espoir au milieu d’un espace désertique. Mais cette semence, parviendrait-elle à germer ?

Chloé Néant et Léane Naceri

Ce texte a été rédigé en 2024-2025 et publié dans le magazine de la même année, dans la rubrique Il était une fois.

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