Rose aimait entendre le froissement feutré de son long manteau noir contre ses jambes lorsqu’elle marchait dans la rue. Au milieu des pavés, elle occupait la scène, les étincelles de la ville étaient son décor. Elle s’extasiait devant la fumée froide qui s’échappait de sa cigarette, du léger crépitement lorsqu’elle l’allumait dans l’obscurité. Elle raffolait du son de ses talons noirs qui claquaient contre le bitume et qui résonnait dans la nuit bleutée comme le rythme d’une mélodie. Parfois, elle murmurait les paroles d’une chanson : “ While this town is busy sleeping, all the noise has died away… ”.
Elle vivait dans cette réalité-là, la sienne, celle où elle arborait une coupe à la Mia Wallace, défilant les rues jusqu’à chez elle, comme si une caméra invisible la suivait, enregistrait l’ultime plan-séquence. Le moindre geste était l’objet d’une image à part, d’un instant capturé rendu éternel.
Elle savait que demain, lorsqu’elle se réveillerait, cela serait différent. Elle préparerait un café, le plus noir possible, elle retrouverait quelques vieilles cigarettes, marquées de son rouge à lèvres. Il ne lui resterait alors que des fragments de la veille, elle, marchant de dos, silhouette sombre illuminée par le halo tamisé d’un lampadaire. Elle se souviendrait des rares personnes croisées, visages informes intimidés par sa présence, elle qui occupait tout l’espace, emplissait l’air de son parfum.
Pourtant, ce dont elle n’aurait plus aucun souvenir, c’était de sa peur. De sa peur et de ceux qui n’avaient pas peur d’elle, qui ne détournaient pas le regard lorsqu’elle passait devant eux. Parce qu’il suffisait d’un détail – un petit bouton de chemise mal attaché qui laissait entrevoir les pigments pâles de sa peau – pour que les regards des inconnus – aux pantalons mal fermés – s’aimantent à cette parcelle vulnérable. Demain, elle oublierait cela. Elle effacerait la scène.
Pour Rose, la vie n’était qu’un défilement de pellicules faites de noir et de blanc, elle imaginait tout à travers le prisme d’une mise en scène qu’elle seule maîtrisait. Mais parfois, dans ces milliers de fragments, une poussière s’égarait, l’ordre était imparfait, un élément manquait d’esthétisme. À tout moment, Rose pouvait s’échapper du champ, et en un instant, une seconde, tout était éteint. Tout devenait noir. Et son sourire n’était plus qu’un pigment perdu dans le néant, imprimé sur le papier à jamais couvert de ses brûlures.