Paris, 1870.
Xan était révolté.
Le poing gauche crispé autour de ce maudit bout de papier et de ce satané morceau de dentelle, il errait dans les rues fourmillantes de Paris. Il voyait les silhouettes, mais ne les regardait pas. Son esprit bouillonnait, virevoltant au grès du mouvement des questions et des images qui défilaient.
Comment avaient-ils pu lui faire ça ? Ils l’avaient trahi. Pire encore : ils l’avaient pris pour le dernier des idiots en lui mentant effrontément pendant plusieurs mois. Bien sûr, il aurait pu s’en douter en s’attardant sur les regards concupiscents de son frère ou les sourires enjôleurs de sa promise. Sapristi, il avait même retrouvé le porte-monnaie en cuir noir de son frère perdu dans une pile de robes appartenant à Alizée ; ce fichu porte-monnaie dont il ne se séparait jamais et qu’il chérissait plus que la vie de sa propre mère pour une raison obscure qui échappait à tout leur entourage. Néanmoins, Xan n’avait pas voulu croire que celle qu’il considérait comme sa meilleure amie et qu’il avait accepté d’épouser bon gré mal gré un an plus tôt lui avait planté une telle dague en plein cœur. Le brun aux iris d’argent n’avait certes jamais oublié
Kiara, cette sublime rousse caractérielle qui s’était logée dans sa chair et ses veines, mais il s’était attaché à Alizée et avait fait en sorte d’être le fiancé le plus attentionné qui fût depuis sa tentative de suicide.
Alors pourquoi ? Il ne l’avait jamais trompée, en dépit de son cœur sanguinolent et du chapelet d’occasions qui s’était présenté en l’espace de douze mois. Il lui avait offert sa confiance, son aide et son amitié.
Il stoppa subitement le mouvement de ses jambes musclées et releva la tête vers le ciel. Ce dernier arborait une expression orageuse, semblable à la sienne, déversant abondamment des larmes de colère sur Paris. Jetant un coup d’œil circulaire autour de lui, Xan réalisa qu’il était seul. Les passants avaient dû se hâter de rentrer dès les premières gouttes de pluie.
Décidément, quelle journée pourrie. Il détestait la pluie autant qu’il haïssait le petit baigneur en faïence que lui avait offert Roméo, son père adoptif, pour ses quinze ans. Il appartenait à ta mère biologique, mon garçon, avait-il dit, à la suite de quoi Xan avait roulé des yeux, cachant sa stupeur et son émoi.
Secouant légèrement la tête, comme pour mettre de l’ordre dans la jungle de ses pensées, il se mit à fixer les deux pièces à conviction. Quelques vers griffonnés, la signature d’Henri et ce morceau de dentelle beige. Une seconde s’écoula. Puis deux. Puis trois. Il pouvait presque les voir ruisseler autour de lui, imperméables à ses tourments, accompagnant cette pluie torrentielle. Ses vêtements sombres s’étaient métamorphosés en seconde peau, sensation des plus désagréables.
Une grimace habillant ses traits, le jeune homme laissa finalement tomber la dentelle au sol. Celle-ci fut immédiatement suivie de la bague en métal jaune qu’il avait acheté la veille sur les conseils de son ordure de frère. Ironie quand tu nous tiens. Henri avait bien assez d’argent pour offrir dix mille bagues en or à sa dulcinée.
Sa colère s’émoussa aussi vite qu’elle était apparue. Il se remit alors à marcher d’un pas décidé, affichant une mine impavide.
Il ne pleuvait plus.
Quelques minutes plus tard, une pensée vint animer son esprit. Les sourcils froncés, il s’arrêta et replongea la main dans sa poche. Battant des paupières, il vérifia, encore et encore, mais rien. Son rythme cardiaque s’accéléra. Non.
Impossible. Le jeune homme ne rêvait pas : il ne les avait plus sur lui. Mais comment ? Il ne les avait jamais, au grand jamais, égarées ou oubliées quelque part. Bon sang. Marmonnant une série de jurons blasphématoires dans sa barbe, Xan ferma les yeux avant de renverser la tête en arrière. Il passa une main égratignée par le froid dans ses mèches brun café et inhala une grande bouffée d’air.
Formidable. Et voilà que je perds mon trousseau de clefs.