Le Signe Déchaîné

Le Magazine des Lettres de l’université Lumière Lyon 2

Expérimentation

Tête de pissenlit

Par Nina Tixier

J’en perdais la tête.

Tout avait commencé avec une simple perte d’appétit, rien d’exceptionnel en cette période de l’année où la chaleur étouffe et endort. En retour, ma soif s’était amplifiée ;  j’appréciais particulièrement l’eau minérale, sûrement à force de voir des pseudo-médecins sur des plateaux télévision en faire l’éloge.

Puis, j’ai commencé à perdre des cheveux. Dans le lit, sous la douche, je retrouvais des mèches emmêlées partout où je passais. J’avais d’abord mis sur le dos de ma crise capillaire mon alimentation dégradée, avant de retrouver des mèches blanches, qui, elles, ne pouvaient être dues à un simple manque de vitamines. Honteuse, je n’en avais parlé à personne et avait couru jusqu’au supermarché le plus proche pour acheter une teinture semblable à ma couleur naturelle. Je n’avais que 25 ans ! La teinture, je croyais, avait abîmé mes cheveux : ils étaient devenus indomptables, organisés en des épis de plus en plus marqués, parfois tant que l’on aurait cru qu’ils échappaient à la maîtrise de la gravité. Les pointes, elles, s’étaient dédoublées et affinées, pour former des fourches elles-mêmes effilochées.

Leur état était si inquiétant que je dus me résigner à prendre rendez-vous chez le coiffeur qui se trouvait au bas de la rue. Alors, cheveux enrobés dans un chiffon de soie – matière protectrice si je me fiais aux conseils d’Internet – j’entrai dans le salon. On m’installa, et dès que le tissus fut retiré, mes cheveux s’hérissèrent en une touffe ronde, une bulle blanche qui engloba ma tête.

Dans le miroir, les yeux du coiffeur étaient tout aussi écarquillés que les miens.

Chacun de mes cheveux s’était changé en cypsèle : les tiges étaient devenues filets, les pointes pappus, et les bulles graines. Sur ces dernières se refermaient mon épiderme, blanc, presque verdâtre, et dont les pores élargis et creusés tenaient à peine la racine du cheveu.

Juste à côté, la coiffeuse qui s’occupait d’une cliente lâcha sous la surprise son sèche-cheveu, dont le fort souffle emporta les graines et laissa derrière lui mon crâne, dépourvu de toute chevelure, luisant et troué.

Nina Tixier

Ce texte a été rédigé en 2024-2025 et publié dans le magazine de la même année, dans la rubrique Le laboratoire.

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