Le Signe Déchaîné

Le Magazine des Lettres de l’université Lumière Lyon 2

Nouvelle

La brosse à cheveux

Par Kahina Slimani

Soixante-quatre. Cela faisait exactement et précisément soixante-quatre printemps que Marguerite Dora Fougère – ou Margot l’exploratrice comme aimait l’appeler son beau-père – était en vie. C’était un après-midi comme tant d’autres perdus dans l’engrenage rouillé de l’horloge cruelle du XXIe siècle. Pourtant, l’ancienne prostituée percevait ce moment comme un tournant décisif dans son existence morose. Assise sur une chaise inconfortable de son salon, les mains croisées et le regard fixé dans le vide, elle ressassait sa vie, encore et encore. Elle était l’épouse de Franklin Winnie Fougère depuis près de trente-trois longues années insipides et son quotidien de femme au foyer docile, sans histoires, l’avait amèrement lassée dès le début de leur simulacre d’histoire d’amour. A cinquante-six ans, son mari excentrique, qui était installé sur l’une de leurs trop nombreuses chaises en bois à sa gauche et dont l’attention était accaparée par un magazine érotique, ne la désirait plus du tout. Il ne l’avait, de toute manière, jamais réellement aimée et l’attirance torride qu’il avait eue pour elle dès leur rencontre à l’époque où il n’était encore que son principal client avait fané avec le temps. Il va sans dire que l’orgueil de Marguerite avait fortement pâti de ce constat. En outre, son cœur abimé, fracturé, mais toujours vivant et brulant continuait à quémander la chaleur onctueuse des bras de Charles Olaf Fougère, son premier amour de lycée et celui qu’elle n’avait jamais pu oublier. La cruauté sans bornes et inexplicable de la vie avait voulu que ce dernier fût le frère ainé de son époux… Exquise torture couronnée d’ironie.

Tout à coup, Franklin se mit à tousser violemment avant de s’écraser au sol tel une tomate suicidaire. Marguerite se leva d’un bond, les yeux écarquillés par la stupeur. Elle se rapprocha de ce qui semblait déjà n’être qu’un cadavre et constata que son cœur s’était arrêté. Le sien, en revanche, se délesta de l’étau qui l’enserrait depuis tant d’années. Sans crier gare, Charles apparut devant elle, semblable à un ange scintillant, et lui dit : « Je suis enfin là, ma douce prune des bois veloutés ! Embrasse-moi donc ! », tandis que ses enfants gesticulaient sur fond de Britney Spears. Puis, rien. Des étoiles, le noir, le néant déguisé en flash d’appareil photo…

Elle battit des paupières et coula un regard blasé à son mari, toujours assis et bien vivant, en pleine donation de salive baveuse. La douche froide. Marguerite avait rêvé. Mais alors que son esprit s’apprêtait déjà à entamer une danse tourmentée, une pensée vint éclairer la lanterne bleue de sa boite crânienne.

Marguerite se leva, les traits impassibles, et monta dans sa chambre. C’était décidé : Madame Fougère allait assassiner son époux.

Souvent, le dicton populaire veut que les choses les plus dures à faire soient pourtant les plus nécessaires. Ce jour-là, elle se sentait d’humeur à envoyer paître le dicton : ce qu’elle devait faire serait plus qu’agréable, tout en étant nécessaire.

Agréable ne signifiait pourtant pas forcément « aisé » ou « facile ». A l’étage, du côté du lit où Franklin volait l’espace, se trouvait une petite commode de bois au vernis aussi vieux que Jack Skellington, remplie de pilules en tous genres. Scrupuleusement quantifiés, scrupuleusement surveillés, ces petits bonbons de vie allaient devenir pilules de mort. En ouvrant l’un des tiroirs, elle tomba sur une multitude de plaquettes emplies de cachets formant un bel arc-en-ciel médical. Elle se munit donc de celle qui lui semblait être la plus garnie, et en retira seize ou dix-sept cachetons, qu’elle mélangea un peu plus tard dans la journée au traditionnel petit café du soir de son époux. Néanmoins, Madame Fougère réalisa bien vite qu’elle avait malencontreusement confondu les somnifères avec un autre type de médicament davantage préconisé pour réveiller que pour endormir… Franklin ne put fermer l’œil de la nuit après avoir allégrement ingéré cette délicieuse boisson aromatisée aux pilules bleues, pas plus que son entrejambe aussi dure que le noyau terrestre. Margueritte n’en démordit pas pour autant, et bien qu’elle allât dormir en laissant ce pauvre Franklin se distraire au mieux avec les moyens qu’il avait en sa possession, elle songeait déjà à sa prochaine tentative. Peut-être ne serait-ce pas pour tout de suite, mais un de ces jours, elle le savait et le sentait bouillir au fin fond de son être comme une certitude implacable : Franklin allait mourir.

Une semaine plus tard, elle réessaya en adoptant une méthode moins… discrète. Toujours assis à la même place, comme une image figée dans le temps et le papier, Monsieur Fougère laissait ses billes d’émeraude se délecter des images obscènes ornant son magazine préféré, avec la gourmandise d’un diable affamé. Marguerite était postée derrière lui, les membres tremblants, tenant à bout de bras un grand vase de fleurs. Elle le leva bien au-dessus de sa tête, le visage tordu par un mélange étrange de hâte et d’effroi. Soudain, son corps perdit son équilibre, et elle sautilla maladroitement sur place. Le vase glissa de ses mains frêles et se brisa contre le sol dans un bruit fracassant. Pris de peur, Franklin sursauta, jeta un coup d’œil à l’arme du crime et lui lança un regard gorgé de jugement avant de s’extirper de la pièce en marmonnant « La ménopause, je vous jure. ». Sa femme resta momifiée sur place, les bras ballants et les paupières papillonnantes. Encore raté, pensa-t-elle avec déception et agacement.

Quelques jours plus tard, une nouvelle idée vint chatouiller son esprit et elle ne tarda pas à la mettre en pratique. En effet, la nuit même, Marguerite tenta d’étrangler son mari pendant son sommeil, penchée sur lui, déployant toutes ses forces et usant de l’énergie presque animale qui s’était emparée de son corps à ce moment précis. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque celui-ci ouvrit subitement des yeux noircis par le désir et l’excitation avant de se jeter sur ses lèvres entrouvertes. Le weekend suivant ce lamentable échec soldé par un ébat charnel inopiné, elle entreprit d’attendre le retour de Franklin, près de la porte d’entrée aux aguets, une redoutable paire de ciseaux à la main. Le bruit de la sonnette transperça le silence fantomatique de la demeure, enclenchant le signal qu’elle attendait depuis longtemps. Madame Fougère s’empressa d’ouvrir en brandissant son poignard de fortune, les pupilles largement dilatées, prête à porter l’unique coup fatal. Jeremy Fraisier, leur jeune facteur habituel, poussa un cri d’épouvante, semblable à un nouveau-né traumatisé. Les bras en l’air, il laissa tomber tout le courrier et prit ses jambes à son cou en hurlant à s’en déchirer les cordes vocales. « Mais non, revenez, c’était pour vous refaire la frange ! » s’exclama-t-elle en vain.

Un soir, pourtant, le plus banal d’entre tous, vint enfin la délivrance. Les sirènes de police, cantatrices des tragédies et des destins troublés, et l’ambulance constituaient un concerto bleu-rouge autour de chez elle. Leur mélodie, stridente et effrayante pour n’importe qui d’autre, l’apaisa. Au loin, gisait le cadavre de Franklin Fougère, baignant dans une mare rougeâtre aux teintes sales. Marguerite en était toujours abasourdie. Son époux était pathétique, elle le savait très bien, mais elle ne l’imaginait pas pathétique au point de s’éteindre de cette façon. Affalé sur le sol glacé de la salle de bain, son corps encore trempé, il avait tout simplement glissé sur le tapis gorgé d’eau. Un accident domestique tout bête, presque aussi stupide que l’ancien banquier. Un morceau de bois cassé, plein de cheveux blancs, s’était enfoncé dans son œil à l’impact. Le manche pointu ressortait de l’autre côté du crâne d’une manière grotesque. C’en était presque frustrant pour la veuve heureuse. Elle s’en satisfaisait néanmoins pleinement. En voyant les ambulanciers emporter le corps du défunt, elle s’amusa de cette délicieuse ironie : il avait toujours été exaspéré par l’habitude qu’avait sa femme de ne jamais nettoyer sa brosse à cheveux.

Kahina Slimani

Ce texte a été rédigé en 2024-2025 et publié dans le magazine de la même année, dans la rubrique Il était une fois.

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