Le Signe Déchaîné

Le Magazine des Lettres de l’université Lumière Lyon 2

Archives : Textes

  • La brosse à cheveux

    Soixante-quatre. Cela faisait exactement et précisément soixante-quatre printemps que Marguerite Dora Fougère – ou Margot l’exploratrice comme aimait l’appeler son beau-père – était en vie. C’était un après-midi comme tant d’autres perdus dans l’engrenage rouillé de l’horloge cruelle du XXIe siècle. Pourtant, l’ancienne prostituée percevait ce moment comme un tournant décisif dans son existence morose. Assise sur une chaise inconfortable de son salon, les mains croisées et le regard fixé dans le vide, elle ressassait sa vie, encore et encore. Elle était l’épouse de Franklin Winnie Fougère depuis près de trente-trois longues années insipides et son quotidien de femme au foyer docile, sans histoires, l’avait amèrement lassée dès le début de leur simulacre d’histoire d’amour. A cinquante-six ans, son mari excentrique, qui était installé sur l’une de leurs trop nombreuses chaises en bois à sa gauche et dont l’attention était accaparée par un magazine érotique, ne la désirait plus du tout. Il ne l’avait, de toute manière, jamais réellement aimée et l’attirance torride qu’il avait eue pour elle dès leur rencontre à l’époque où il n’était encore que son principal client avait fané avec le temps. Il va sans dire que l’orgueil de Marguerite avait fortement pâti de ce constat. En outre, son cœur abimé, fracturé, mais toujours vivant et brulant continuait à quémander la chaleur onctueuse des bras de Charles Olaf Fougère, son premier amour de lycée et celui qu’elle n’avait jamais pu oublier. La cruauté sans bornes et inexplicable de la vie avait voulu que ce dernier fût le frère ainé de son époux… Exquise torture couronnée d’ironie.

    Tout à coup, Franklin se mit à tousser violemment avant de s’écraser au sol tel une tomate suicidaire. Marguerite se leva d’un bond, les yeux écarquillés par la stupeur. Elle se rapprocha de ce qui semblait déjà n’être qu’un cadavre et constata que son cœur s’était arrêté. Le sien, en revanche, se délesta de l’étau qui l’enserrait depuis tant d’années. Sans crier gare, Charles apparut devant elle, semblable à un ange scintillant, et lui dit : « Je suis enfin là, ma douce prune des bois veloutés ! Embrasse-moi donc ! », tandis que ses enfants gesticulaient sur fond de Britney Spears. Puis, rien. Des étoiles, le noir, le néant déguisé en flash d’appareil photo…

    Elle battit des paupières et coula un regard blasé à son mari, toujours assis et bien vivant, en pleine donation de salive baveuse. La douche froide. Marguerite avait rêvé. Mais alors que son esprit s’apprêtait déjà à entamer une danse tourmentée, une pensée vint éclairer la lanterne bleue de sa boite crânienne.

    Marguerite se leva, les traits impassibles, et monta dans sa chambre. C’était décidé : Madame Fougère allait assassiner son époux.

    Souvent, le dicton populaire veut que les choses les plus dures à faire soient pourtant les plus nécessaires. Ce jour-là, elle se sentait d’humeur à envoyer paître le dicton : ce qu’elle devait faire serait plus qu’agréable, tout en étant nécessaire.

    Agréable ne signifiait pourtant pas forcément « aisé » ou « facile ». A l’étage, du côté du lit où Franklin volait l’espace, se trouvait une petite commode de bois au vernis aussi vieux que Jack Skellington, remplie de pilules en tous genres. Scrupuleusement quantifiés, scrupuleusement surveillés, ces petits bonbons de vie allaient devenir pilules de mort. En ouvrant l’un des tiroirs, elle tomba sur une multitude de plaquettes emplies de cachets formant un bel arc-en-ciel médical. Elle se munit donc de celle qui lui semblait être la plus garnie, et en retira seize ou dix-sept cachetons, qu’elle mélangea un peu plus tard dans la journée au traditionnel petit café du soir de son époux. Néanmoins, Madame Fougère réalisa bien vite qu’elle avait malencontreusement confondu les somnifères avec un autre type de médicament davantage préconisé pour réveiller que pour endormir… Franklin ne put fermer l’œil de la nuit après avoir allégrement ingéré cette délicieuse boisson aromatisée aux pilules bleues, pas plus que son entrejambe aussi dure que le noyau terrestre. Margueritte n’en démordit pas pour autant, et bien qu’elle allât dormir en laissant ce pauvre Franklin se distraire au mieux avec les moyens qu’il avait en sa possession, elle songeait déjà à sa prochaine tentative. Peut-être ne serait-ce pas pour tout de suite, mais un de ces jours, elle le savait et le sentait bouillir au fin fond de son être comme une certitude implacable : Franklin allait mourir.

    Une semaine plus tard, elle réessaya en adoptant une méthode moins… discrète. Toujours assis à la même place, comme une image figée dans le temps et le papier, Monsieur Fougère laissait ses billes d’émeraude se délecter des images obscènes ornant son magazine préféré, avec la gourmandise d’un diable affamé. Marguerite était postée derrière lui, les membres tremblants, tenant à bout de bras un grand vase de fleurs. Elle le leva bien au-dessus de sa tête, le visage tordu par un mélange étrange de hâte et d’effroi. Soudain, son corps perdit son équilibre, et elle sautilla maladroitement sur place. Le vase glissa de ses mains frêles et se brisa contre le sol dans un bruit fracassant. Pris de peur, Franklin sursauta, jeta un coup d’œil à l’arme du crime et lui lança un regard gorgé de jugement avant de s’extirper de la pièce en marmonnant « La ménopause, je vous jure. ». Sa femme resta momifiée sur place, les bras ballants et les paupières papillonnantes. Encore raté, pensa-t-elle avec déception et agacement.

    Quelques jours plus tard, une nouvelle idée vint chatouiller son esprit et elle ne tarda pas à la mettre en pratique. En effet, la nuit même, Marguerite tenta d’étrangler son mari pendant son sommeil, penchée sur lui, déployant toutes ses forces et usant de l’énergie presque animale qui s’était emparée de son corps à ce moment précis. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque celui-ci ouvrit subitement des yeux noircis par le désir et l’excitation avant de se jeter sur ses lèvres entrouvertes. Le weekend suivant ce lamentable échec soldé par un ébat charnel inopiné, elle entreprit d’attendre le retour de Franklin, près de la porte d’entrée aux aguets, une redoutable paire de ciseaux à la main. Le bruit de la sonnette transperça le silence fantomatique de la demeure, enclenchant le signal qu’elle attendait depuis longtemps. Madame Fougère s’empressa d’ouvrir en brandissant son poignard de fortune, les pupilles largement dilatées, prête à porter l’unique coup fatal. Jeremy Fraisier, leur jeune facteur habituel, poussa un cri d’épouvante, semblable à un nouveau-né traumatisé. Les bras en l’air, il laissa tomber tout le courrier et prit ses jambes à son cou en hurlant à s’en déchirer les cordes vocales. « Mais non, revenez, c’était pour vous refaire la frange ! » s’exclama-t-elle en vain.

    Un soir, pourtant, le plus banal d’entre tous, vint enfin la délivrance. Les sirènes de police, cantatrices des tragédies et des destins troublés, et l’ambulance constituaient un concerto bleu-rouge autour de chez elle. Leur mélodie, stridente et effrayante pour n’importe qui d’autre, l’apaisa. Au loin, gisait le cadavre de Franklin Fougère, baignant dans une mare rougeâtre aux teintes sales. Marguerite en était toujours abasourdie. Son époux était pathétique, elle le savait très bien, mais elle ne l’imaginait pas pathétique au point de s’éteindre de cette façon. Affalé sur le sol glacé de la salle de bain, son corps encore trempé, il avait tout simplement glissé sur le tapis gorgé d’eau. Un accident domestique tout bête, presque aussi stupide que l’ancien banquier. Un morceau de bois cassé, plein de cheveux blancs, s’était enfoncé dans son œil à l’impact. Le manche pointu ressortait de l’autre côté du crâne d’une manière grotesque. C’en était presque frustrant pour la veuve heureuse. Elle s’en satisfaisait néanmoins pleinement. En voyant les ambulanciers emporter le corps du défunt, elle s’amusa de cette délicieuse ironie : il avait toujours été exaspéré par l’habitude qu’avait sa femme de ne jamais nettoyer sa brosse à cheveux.

    Kahina Slimani
  • Éclats de lumière

    Le Héros est le représentant masqué des Hommes et le Monarque, le souverain de leurs ennemis. Les deux hommes se rencontrent en duel à chaque pleine lune depuis trois ans. Ce soir, pourtant, en haut d’une tour dans le palais dans lequel ils se battent, le Monarque refuse de partager l’échange et se débarrasse du Héros pour cette nuit.

    Mon souffle se coupa, mes pieds quittèrent le sol et j’attrapai les mains du Monarque autour de ma gorge alors qu’il serrait le cuir. Les larmes me montèrent aux yeux et j’inspirai par à-coups en frappant ses poignets pour qu’il me lâche.

    — Tu veux vraiment que je te lâche ? ricana-t-il devant moi.

    Il jeta un regard vers le bas et fit semblant de grimacer de douleur.

    — Ce ne sera pas très agréable, dit-il d’une voix faussement compatissante, tu risques d’en avoir pour la nuit à guérir avant de pouvoir de nouveau bouger. Voir même plus, mais tu n’en mourras pas…. je crois.

    Mon dieu je voulais le tuer, je voulais le frapper jusqu’à ce qu’il arrête de sourire. Je voulais-

    — Ne me regarde pas comme ça, susurra-t-il avec violence alors qu’il ne voyait pas mes yeux, je ne veux pas me battre aujourd’hui. C’est une bonne alternative pour que tu me fiches la paix non ?

    Alternative mes dieux oui ! Pourquoi il ne voulait pas se battre ce soir hein ? Comment ai-je pu être dans une situation si critique en si peu de temps cette fois-ci ?

    Il desserra un peu sa prise sur ma gorge prêt à me lâcher, mais il pinça les lèvres comme si ce n’était pas assez amusant pour lui. Il rentra de nouveau dans la salle des vitraux, me tenant toujours au-dessus du sol et se décala de façon à ce que le mur de verre soit derrière moi et me sépare du vide.

    Oh mes dieux, je savais ce qu’il voulait faire. Il voulait toujours me balancer dans le vide, mais à travers le mur ! Forcément, pour son plaisir sadique, c’était bien plus satisfaisant.

    Je jetai mes jambes vers l’avant pour crocheter son bras ou me rattraper vers la pièce mais il m’en empêcha aisément en attrapant simplement l’une de mes chevilles.

    — Ah non, pas ce soir…

    — Espèce de-

    Puis je me sentis projeter vers l’arrière.

    Je mis mes bras devant mon visage pour me protéger et le choc contre les vitraux me coupa un peu le souffle avant que je ne sente l’air frais de la nuit s’infiltrer sous mon armure et le vide dans mon dos.

    Le verre éclata en un million d’éclats colorés et commença sa chute avec moi. Je rouvris les yeux et vis le Monarque, les bras croisés sur le bord de la pièce, rapetisser petit à petit alors que je gardais ma bouche close. Je ne ferais aucun son.

    Le sourire vicieux qu’il avait me disait qu’il n’attendait que ça. Que je hurle.

    Mais alors que l’air autour de moi me fouettait à mesure que je chutais plus vite, je levai le regard vers la lune et les morceaux de vitraux qui tombaient eux aussi. Les rayons argentés passaient au travers et brillaient de différentes couleurs.

    C’était comme des éclats de lumières dans cette nuit si sombre.

    Puis je fermais les yeux.

    Oh ma Déesse, j’allais avoir si mal.

    Je protégeais ma tête comme je pus, retins mon souffle.

    Puis le choc.

    Et la souffrance.

    Lilas Mollier
  • La malédiction du ­capitaine

    Capitaine est emprisonné dans le désert depuis que lui et son équipage ont osé attaquer un monstre marin sous la protection des divinités. Tandis qu’il cherche un lieu pour préparer la cérémonie annuelle destinée à son équipage regroupé en une constellation dans le ciel du désert, il décide d’aider une princesse et sa dame de compagnie. Cette scène est le chapitre dix, avant celui-ci les divinités ont envoyé une entité spatiale pour les pousser à abandonner l’objectif de rejoindre le nord, leur proposant plusieurs “cadeaux”. C’est le désert lui-même qui intervient pour remettre le trio sur le bon chemin alors que la tentation est pourtant forte.

    Désert, l’entité fluide a pris la fuite, elle semble disparaître à son tour entre les millions d’étoiles.

    Désert c’est un goût amer qui se fait sentir, alors que tant d’offres ont été montrées, mais le trio reprend son train de vie dans leur traversée désertique, entre gâteaux secs et chants galactiques.

    Désert, il a été, il y a longtemps, théorisé que les sons mélodiques qu’on entendait sous la nuit étoilée provenaient des divinités, exprimant leur impressionnant langage intraduisible pour l’ouïe mortelle mais sublime. Pourtant, il est connu aujourd’hui que ce bruit ne vient pas des voix créatrices, mais simplement des sphères pétillantes émettant sur de grandes distances leurs fréquences constelliques.

    Désert, de l’autre côté de la planète, pas loin des nombreux flots, un royaume semble prospère. Son histoire s’étale sur plusieurs siècles présentant grandeur et légitimité d’être.

    Désert, la stabilité est là mais non durable, une création destructrice est à l’œuvre tandis que le monde semble basculer vers des machines mécaniques, consommant petit à petit les vieilles charrettes et les nombreuses mains d’œuvres. Le royaume au drapeau bleu et rose cherche alors l’aide de son voisin, au château vert.

    Désert, les deux royaumes savent, le temps avance et un jour il dépassera ceux n’ayant pas eu le temps et les moyens d’évoluer. Ainsi, contre l’offre des nouvelles machines, c’est la main du fils que le roi au château vert demande pour sa propre fille. C’est pourquoi la princesse du haut de ces vingt-deux ans et demi, dû par force vêtir le bijou de fiançailles d’un homme inconnu.

    Désert, c’est une semaine après cette affaire que celle-ci retira l’anneau pour celui de sa dame de compagnie, et qu’elle vint à décider de s’enfuir avec elle.

    Désert, au retour du roi suite à un banquet dans un autre pays voisin, le château n’avait pas encore conscience que dans la nuit, par l’aide du prince, sa sœur avait disparu. De rage, le souverain avait alors juré sur les êtres éternels de la retrouver, et c’est par miracle que des volatiles lui avaient répondu.

    Ciel, toi bleu ou nocturne dis-moi depuis combien de temps observes-tu les chemins qu’arpente la cavalerie ? Combien as-tu senti de battements d’ailes dans ton vaste espace du royaume près de la mer jusqu’au désert ?

    Ciel, as-tu été surpris du tumulte des nombreux oiseaux qui ont tourné autour du château pour ensuite montrer le chemin à suivre aux mortels habillés d’armures, faites d’acier et de métaux ?

    Mer, comment as-tu de tes vagues vécu l’ordre que les divinités t’ont donné pour t’obliger à te calmer, afin de laisser passer les deux navires aux proues dorées ? As-tu été dérangé par les cris des multiples bêtes volantes de toutes les couleurs et espèces, qui se sont pendant toute la traversée posées sur chaque partie libre des bateaux ?

    Mer, tu portes comme chaque milieu toi aussi la vie, mais tu contiens plus d’êtres que n’importe quel autre décor, de tes créatures mythiques à la plus petite crevette, personne ne connaîtra jamais tout ce que tu contiens. Mais tu sais, que les mystères de tes abysses pourront parfois se découvrir aux plus chanceux, amenant dans leurs esprits crainte des profondeurs.

    Désert, Capitaine a connu, le monstre serpentin à la longue épine dorsale. Et tant de pêcheurs ont pu récupérer par erreur les pieuvres fluorescentes, et les poissons fins comme des rubans, aussi long que mille mètres.

    Agathe Coursac
  • Le trousseau

    Paris, 1870.

    Xan était révolté.

    Le poing gauche crispé autour de ce maudit bout de papier et de ce satané morceau de dentelle, il errait dans les rues fourmillantes de Paris. Il voyait les silhouettes, mais ne les regardait pas. Son esprit bouillonnait, virevoltant au grès du mouvement des questions et des images qui défilaient.

    Comment avaient-ils pu lui faire ça ? Ils l’avaient trahi. Pire encore : ils l’avaient pris pour le dernier des idiots en lui mentant effrontément pendant plusieurs mois. Bien sûr, il aurait pu s’en douter en s’attardant sur les regards concupiscents de son frère ou les sourires enjôleurs de sa promise. Sapristi, il avait même retrouvé le porte-monnaie en cuir noir de son frère perdu dans une pile de robes appartenant à Alizée ; ce fichu porte-monnaie dont il ne se séparait jamais et qu’il chérissait plus que la vie de sa propre mère pour une raison obscure qui échappait à tout leur entourage. Néanmoins, Xan n’avait pas voulu croire que celle qu’il considérait comme sa meilleure amie et qu’il avait accepté d’épouser bon gré mal gré un an plus tôt lui avait planté une telle dague en plein cœur. Le brun aux iris d’argent n’avait certes jamais oublié

    Kiara, cette sublime rousse caractérielle qui s’était logée dans sa chair et ses veines, mais il s’était attaché à Alizée et avait fait en sorte d’être le fiancé le plus attentionné qui fût depuis sa tentative de suicide.

    Alors pourquoi ? Il ne l’avait jamais trompée, en dépit de son cœur sanguinolent et du chapelet d’occasions qui s’était présenté en l’espace de douze mois. Il lui avait offert sa confiance, son aide et son amitié.

    Il stoppa subitement le mouvement de ses jambes musclées et releva la tête vers le ciel. Ce dernier arborait une expression orageuse, semblable à la sienne, déversant abondamment des larmes de colère sur Paris. Jetant un coup d’œil circulaire autour de lui, Xan réalisa qu’il était seul. Les passants avaient dû se hâter de rentrer dès les premières gouttes de pluie.

    Décidément, quelle journée pourrie. Il détestait la pluie autant qu’il haïssait le petit baigneur en faïence que lui avait offert Roméo, son père adoptif, pour ses quinze ans. Il appartenait à ta mère biologique, mon garçon, avait-il dit, à la suite de quoi Xan avait roulé des yeux, cachant sa stupeur et son émoi.

    Secouant légèrement la tête, comme pour mettre de l’ordre dans la jungle de ses pensées, il se mit à fixer les deux pièces à conviction. Quelques vers griffonnés, la signature d’Henri et ce morceau de dentelle beige. Une seconde s’écoula. Puis deux. Puis trois. Il pouvait presque les voir ruisseler autour de lui, imperméables à ses tourments, accompagnant cette pluie torrentielle. Ses vêtements sombres s’étaient métamorphosés en seconde peau, sensation des plus désagréables.

    Une grimace habillant ses traits, le jeune homme laissa finalement tomber la dentelle au sol. Celle-ci fut immédiatement suivie de la bague en métal jaune qu’il avait acheté la veille sur les conseils de son ordure de frère. Ironie quand tu nous tiens. Henri avait bien assez d’argent pour offrir dix mille bagues en or à sa dulcinée.

    Sa colère s’émoussa aussi vite qu’elle était apparue. Il se remit alors à marcher d’un pas décidé, affichant une mine impavide.

    Il ne pleuvait plus.

    Quelques minutes plus tard, une pensée vint animer son esprit. Les sourcils froncés, il s’arrêta et replongea la main dans sa poche. Battant des paupières, il vérifia, encore et encore, mais rien. Son rythme cardiaque s’accéléra. Non.

    Impossible. Le jeune homme ne rêvait pas : il ne les avait plus sur lui. Mais comment ? Il ne les avait jamais, au grand jamais, égarées ou oubliées quelque part. Bon sang. Marmonnant une série de jurons blasphématoires dans sa barbe, Xan ferma les yeux avant de renverser la tête en arrière. Il passa une main égratignée par le froid dans ses mèches brun café et inhala une grande bouffée d’air.

    Formidable. Et voilà que je perds mon trousseau de clefs.

    Kahina Slimani
  • Dévotion à l’été

    La beauté de l’été me fascine. L’été est la période où le monde reprend vie, où les gens sortent de leur caverne afin de profiter d’un brin de soleil. J’aime penser que l’été, tout est plus beau, tout est plus joyeux. J’aime penser que l’été les gens sont plus doux, plus compréhensifs, plus humains. Comme si, en plus de colorer la peau, le soleil colorait aussi l’âme, afin de la rendre plus douce. Tout est mieux l’été. Les plages, la piscine, les glaces, les livres, le soleil, le sable dans les sandwichs, les chapeaux, les soirées chaudes, les baignades tôt le matin, les piques niques au coucher du soleil, le rosé, les rencontres. La découverte de nouvelles choses. L’exploration de l’inconnu, d’un inconnu. L’été facilite les possibilités. L’espoir. Je peux tout faire tant que le soleil brille, tant que l’eau reste chaude, et que les marques de bronzage persistent.

    J’aime penser que tout le monde voit l’été comme moi je le vois. Mais tout le monde ne fait pas partie du camp des positifs, tout le monde ne voit pas le soleil comme l’élément dominant. J’aime penser que l’été est la reine des saisons, j’aime voir l’été au féminin, car tant de brillance et de couleurs ne peuvent provenir que d’une femme. L’homme reflète pour moi une face plus sombre, moins entraînante. La femme elle, elle brille, elle rayonne, comme l’été. La femme est une couleur vive qui redonne espoir.

    Tout est plus poétique l’été, tout est plus beau. La femme triste devient une muse, le couple qui rompt devient une tragédie shakespearienne, le négatif peut être résolu par le positif. Rien n’est grave en été. On a le temps, le temps de régler les choses, le temps de s’habituer à l’imprévu. Il y a toujours quelque chose pour nous réconforter. Que ce soit la chaleur du transat, la partie de carte qui accompagne le rosé, le livre qui brûle au soleil à côté de nous.

    Je suis amoureuse de l’été, de ce que cette saison représente.

    Je suis amoureuse de l’idée que je me suis faite de l’été.

    Car je suis comme cela. J’aime voir le positif des choses, j’aime voir le beau dans les choses. Je veux tirer le meilleur d’une situation, je veux croire en la bonté des gens, à ce qu’ils peuvent apporter les uns aux autres. J’aime croire qu’il y a toujours du bon en quelqu’un. J’aime croire qu’on ne peut pas être foncièrement méchant.

    Je veux croire que l’homme a toujours la rédemption.

    Léa Jeanguyot
  • Rêves

    Il était une fois…

    Depuis toute petite, je rêve d’avoir un arbre similaire à celui qui métamorphosait Cendrillon en divine reine de nuit avant chaque bal. J’adorerais voir mon adorable petite poule transformée en une licorne bleu pastel afin qu’elle puisse me servir de monture douillette. La royauté m’a toujours fait fantasmer, ce n’est un secret pour personne : les somptueux lustres qui chamarrent les salles de réception, les diadèmes, les trônes étincelants de beauté. Je me vois traverser gracieusement un vestibule spacieux, laissant dans mon sillage une fragrance capiteuse de cerise et d’orchidée.

    Pourquoi n’aurais-je pas droit d’échapper à la grisaille de mon quotidien le temps de quelques soirées ? Pourquoi le Destin semble-t-il hésiter lorsqu’il s’agit de ma fin heureuse digne d’un conte de fée à succès ?

    Je n’ai jamais renoncé à ce rêve : à la possibilité qu’il y ait toujours une suite logique qui permette aux âmes meurtries de briller de mille feux avant de s’éteindre. Il n’y a rien de mal à nourrir de telles aspirations et à désirer recevoir les meilleurs présents du monde quand on a grandi dans les cris et le sang. J’ai vu tant de femmes, d’hommes et de non-binaires se pendre dans leur bureau parce que leurs rêves avaient mis trop de temps à fleurir.

    Je veux seulement être heureuse pour une fois. M’épanouir dans cet « il était une fois ».

    Kahina Slimani
  • Hors-champ – elle s’oublie

    Rose aimait entendre le froissement feutré de son long manteau noir contre ses jambes lorsqu’elle marchait dans la rue. Au milieu des pavés, elle occupait la scène, les étincelles de la ville étaient son décor. Elle s’extasiait devant la fumée froide qui s’échappait de sa cigarette, du léger crépitement lorsqu’elle l’allumait dans l’obscurité. Elle raffolait du son de ses talons noirs qui claquaient contre le bitume et qui résonnait dans la nuit bleutée comme le rythme d’une mélodie. Parfois, elle murmurait les paroles d’une chanson :  While this town is busy sleeping, all the noise has died away… ”.

    Elle vivait dans cette réalité-là, la sienne, celle où elle arborait une coupe à la Mia Wallace, défilant les rues jusqu’à chez elle, comme si une caméra invisible la suivait, enregistrait l’ultime plan-séquence. Le moindre geste était l’objet d’une image à part, d’un instant capturé rendu éternel.

    Elle savait que demain, lorsqu’elle se réveillerait, cela serait différent. Elle préparerait un café, le plus noir possible, elle retrouverait quelques vieilles cigarettes, marquées de son rouge à lèvres. Il ne lui resterait alors que des fragments de la veille, elle, marchant de dos, silhouette sombre illuminée par le halo tamisé d’un lampadaire. Elle se souviendrait des rares personnes croisées, visages informes intimidés par sa présence, elle qui occupait tout l’espace, emplissait l’air de son parfum.

    Pourtant, ce dont elle n’aurait plus aucun souvenir, c’était de sa peur. De sa peur et de ceux qui n’avaient pas peur d’elle, qui ne détournaient pas le regard lorsqu’elle passait devant eux. Parce qu’il suffisait d’un détail – un petit bouton de chemise mal attaché qui laissait entrevoir les pigments pâles de sa peau – pour que les regards des inconnus – aux pantalons mal fermés – s’aimantent à cette parcelle vulnérable. Demain, elle oublierait cela. Elle effacerait la scène.

    Pour Rose, la vie n’était qu’un défilement de pellicules faites de noir et de blanc, elle imaginait tout à travers le prisme d’une mise en scène qu’elle seule maîtrisait. Mais parfois, dans ces milliers de fragments, une poussière s’égarait, l’ordre était imparfait, un élément manquait d’esthétisme. À tout moment, Rose pouvait s’échapper du champ, et en un instant, une seconde, tout était éteint. Tout devenait noir. Et son sourire n’était plus qu’un pigment perdu dans le néant, imprimé sur le papier à jamais couvert de ses brûlures.

    Ninon Demange
  • Les prodiges artificielles

    Elle était née dans un monde irréel. Un monde merveilleux. Elle s’appelait Elle car, comme la plupart des gens sur la terre ferme, personne n’avait cherché à lui donner une identité. Mais dans le Monde merveilleux, Elle devenait Aile. Une créature hybride mi-humaine mi-volatile. Dans le Monde merveilleux, on pouvait créer ce qu’on voulait. Loin de la misère du monde réel.

    La création de cette alternative virtuelle avait changé le champ des possibles. Il suffisait de se brancher avec un casque à la Source universelle pour se retrouver propulsé au cœur même de l’imagination collective. Les programmeurs avaient prévu deux modes de connexion. Le mode « Bulle » permettait à l’utilisateur de se retrouver seul aux commandes et de façonner une copie du monde tel qu’on aimerait qu’il soit. Le mode « Miroir » proposait l’expérience la plus riche : toutes les créations des utilisateurs étaient réunies au même endroit et visibles par tous. Certaines excentricités restaient cependant fixes, intégrées dans l’algorithme dès leur invention pour former une immense carte. Un terrain de jeu pour les utilisateurs.

    La seule limite de ce monde à ses débuts : il était incapable de répondre aux besoins physiques. Les adeptes étaient obligés de se débrancher pour se nourrir, et dormir. Une considérable perte de temps. Un problème que le Comité avait fini par résoudre en coupant la séparation formée entre le corps et l’esprit dans le Monde merveilleux. Désormais, toute action propre à l’entretien de son organisme, et réalisée à l’intérieur s’appliquerait aussi à l’extérieur. C’est à partir de ce moment-là que les gens avaient commencé à délaisser complètement le monde réel.

    Aile n’avait jamais remis en cause ce système. Comment aurait-elle pu ? On l’avait mise en garde depuis toujours contre l’extérieur, hideux, dangereux.

    C’est une rencontre qui fit basculer son univers. Dans le mode « Bulle », là où personne n’était censé être avec elle.

    Elle s’était imaginé une immense prairie avec un grand ciel bleu, parsemé de nuages. Le vent soufflait et curieusement, un garçon était assis. Elle s’approcha discrètement, puis lui demanda son nom. Il ne sembla pas surpris de la voir. Comme s’il l’attendait.

    — Je m’appelle Mathis.

    — C’est un prénom étrange.

    — Pas aussi étrange que de vivre dans un monde qui n’existe pas.

    Mathis était membre d’une communauté débranchée. L’une des dernières existantes. Désigné comme messager, on lui avait confié pour mission de rejoindre le Monde merveilleux et de mettre en garde la première personne qu’il croiserait contre les dangers qui se cachaient derrière les prodiges artificiels. Une prouesse qui restait mystérieuse aux yeux d’Aile.

    Comment avait-il pu s’aventurer dans sa bulle, alors qu’aucun autre participant n’en aurait été capable ? Mathis ne voulut rien lui révéler.

    La jeune fille se sentit prise au piège. Sa vie lui apparaissait soudain comme un rêve étrange dont on cherchait à l’extirper. Aile était perdue, désarmée. Aile était Elle.

    — Tu parles de dangers, mais… quels sont-ils exactement ?

    — Je te l’ai dit, vous vivez dans un monde fictif. Comment pouvez-vous supporter ça ?

    — Quelle importance puisque nous sommes heureux ?

    — Non, vous croyez être heureux. C’est un sentiment illusoire, comme le reste. La réalité, elle, est bien loin d’être aussi jolie.

    — Oui, justement, c’est pour ça qu’on la fuit.

    — Et si je te disais que cette fuite est un poison ?

    — Qu’est-ce que tu veux dire ?

    Mathis parut gêné par sa question. Il opta finalement pour un rictus crispé.

    — Je vais te montrer, viens.

    Sur ce, il se leva et rejoignit une porte creusée dans un arbre qu’Aile n’avait pourtant pas conçue. Curiosité ? Envie irrésistible ? Elle le suivit. Pour atterrir dans la maison qu’elle partageait avec ses parents dans le monde réel. Partager était un bien grand mot pour le peu de temps qu’elle y passait, et surtout le peu de fois où elle voyait les siens. La dernière fois qu’elle avait aperçu sa mère remontait à des mois. Elles s’étaient croisées brièvement sans échanger un mot. Sa mère semblait en forme, seul indice de sa rémanence. Pour Elle, sa mère était une inconnue. Quant à son père, il était aux abonnés absents.

    Comme dans sa bulle, il faisait beau dans le monde réel. Des rayons de soleil inondaient la maison et faisaient ressortir la poussière des meubles. À peine le seuil franchi, Mathis la dépassa. Il était là en chair et en os, déjà en train de disparaître dans une pièce sur sa gauche. Il s’agissait de la chambre de sa mère. L’anxiété la gagna. Un étranger, chez elle… Et s’il était dangereux ? Elle réfréna cette pensée et s’engagea à sa suite.

    La chambre de sa mère était sombre, la porte laissait entrer une faible lueur dans l’obscurité, étouffante. Au milieu de la pièce, un lit trônait, entouré de câbles en tout genre. Sur ce lit, une forme recroquevillée se découpait sous les draps. Le visage empli de pitié, Mathis était déjà à son chevet.

    Lorsqu’elle s’approcha, elle resta un instant pantoise. Cette chose sur le lit, c’était sa mère…

    Ses traits fripés, son teint cireux, lui conféraient l’air d’une morte. Une perte de poids conséquente lui donnait le corps d’une enfant.

    — Tu vois, dit Mathis, faisant sursauter la jeune fille. C’est ce qui arrive quand on reste trop dans ton monde.

    Il lui apprit ensuite l’ampleur des répercussions de ce Tout virtuel sur le monde réel. Mathis souhaitait qu’Elle l’aidât, elle comme d’autres à venir, à bouleverser les consciences. Une semence d’espoir au milieu d’un espace désertique. Mais cette semence, parviendrait-elle à germer ?

    Chloé Néant et Léane Naceri
  • Ensorcelée

    Ce mensonge sanglant scie mon cœur en mille morceaux striés de la confiance qu’il a souillée.

    Ce soir-là, il m’a embrassée pour mieux me salir ensuite. Ressent-il seulement une once de scrupule ? Cette passion stridente pousse toujours les mêmes cris incessants au sein de cette âme qui le chérissait tant.

    Si souvent, j’ai espéré redevenir celle qu’il surnommait « ma sublime sirène ».

    Si souvent, j’ai susurré son prénom entre deux sanglots étouffés dans un oreiller de soie.

    Si souvent, j’ai maudit mon esprit asservi à sa malice.

    Si souvent, j’ai souhaité sauvagement lui sauter au cou.

    Susciter à nouveau son intérêt.

    Être celle qu’il enlace.

    Si souvent…

    Kahina Slimani
  • Je veux croire

    Je veux croire que l’homme a toujours la rédemption.

    Peut-être que cela me porte préjudice, c’est ce qu’on me dit souvent. Pour les gens, mon plus gros défaut est d’être naïve. Pour la plupart des gens, croire en l’homme, faire confiance aux gens, est une preuve de naïveté, presque d’une immaturité.

    Mais comment vivre sans tout cela ?

    Léa Jeanguyot