Le Signe Déchaîné

Le Magazine des Lettres de l’université Lumière Lyon 2

Archives : Textes

  • La réclame du colporteur

    Ce texte a pour but de promouvoir un livre choisi par l’étudiant•e en se mettant à la place d’un colporteur, tout en donnant les informations essentielles comme l’édition ou la biographie de l’auteur.

    Hey, gamin ! Hey, Mam’zelle ! V’nez yeuter c’que j’ai dans ma mallette. Une vraie pépite ! J’en ai des frétillements dans mes guiboles. Le théâtre, ça vous cause ? L’art des saltimbanques ? Ben voyez ce bouquin-là c’est du théâtre ! Mais attention, j’vous parle pas de n’importe quelle pièce. C’est du Schmitt ! Éric-Emmanuel de son petit nom. Un grand érudit ce gars-là. Il a autant de cordes à son arc que de doigts à ses mains : romancier, scénariste, nouvelliste, réalisateur… Et dramaturge. Ah ça, il en a griffonné du papier dans ses jeunes années, c’est au lycée qu’il a joué ses premières pièces. Depuis, le bambin en a côtoyé des gens d’la haute : Académie royale de langue et de littérature française de Belgique, Académie Goncourt et tout le toin-toin ! Il a même pris la direction du théâtre Rive gauche à Paris. Voyez, j’en paie pas d’mine comme ça mais j’m’y connais dis donc. Ça vous en bouche un coin, hein ? Bref, Monsieur Schmitt a pris du galon mais ça veut pas dire qu’il a oublié l’essentiel ; le théâtre appartient à tout le monde. À vous tous dans c’village, et même à moi avec mes vieilles bretelles et mes grands airs. Sachez donc que ce livre, La Nuit de Valognes vous intéressera autant que moi.

    Attention voyage dans le temps, gardez grandes ouvertes vos écoutilles. Notre bon vieux Schmitt, il écrit ça en 2004, mais son personnage, Don Juan, est inspiré d’une pièce de Molière. Le nom vous dit rien ? Moi non plus ça m’parlait pas mais j’ai poussé loin mes p’tites recherches. Ben oui, j’suis un colporteur consciencieux moi. Monsieur de la Molière était donc, paraît-il, un dramaturge du XVIe ou du XVIIe siècle peut-être. Il a même eu son p’tit succès à son époque à c’qui paraît.

    Sauf que pour rajouter du piment, l’histoire dont nous parlons se déroule au XVIIIe siècle. Ah le temps du libertinage, des vices, du marquis de Sade… Tout un programme. Car oui, vous ne le savez pas encore, mais le fameux Don Juan, c’est un sacré gaillard ! Il couche à droite, à gauche, surtout en Espagne où il cumule mille et trois conquêtes, laissant derrière lui autant de cœurs brisés. C’est là qu’ça devient intéressant. Chez Molière, les victimes du coureur de jupons n’ont pas vraiment d’identité, rien niet nada, elles servent à rien en fait, sauf peut-être une certaine Elvire… Passons ! Là j’vous parle d’un véritable retournement de situation, coup de théâtre comme disent les amateurs. Imaginez un château miteux, avec à l’intérieur cinq femmes dupées, trompées, meurtries… Et qui veulent se venger. Ça claque n’est-ce pas ?

    Bon le projet de départ c’est de piéger Don Juan, de faire son procès, lui faire payer ! Chantage, humiliation, tous les coups sont permis ! Ah, je vois à vos mines réjouies que j’ai attisé votre curiosité. Ouais sauf que ça va vite tourner au vinaigre. Les anciennes victimes sont encore à moitié amoureuses de cette ordure et, j’vais pas vous mentir, c’est à mourir de rire. Elles finissent quand même par se mettre d’accord et la sentence est la suivante : Don Juan doit se marier ! Oui mais avec qui ? Eh ben la p’tite Angélique, la filleule de la duchesse de Vaubricourt, la maîtresse des lieux. L’ennui c’est que Don Juan, l’insatiable Don Juan, accepte sans broncher ! Pourquoi ? Ah vous pensiez m’avoir mais pour connaître la vérité il faudra lire mon livre. La seule chose que je peux vous divulgâcher c’est que sous ces beaux airs d’arrogance se cache un petit cœur qui bat, et ça on l’aura pas vu chez Molière ! Ah ah !

    Alors, des intéressés ? Le désir de savoir vous tenaille les entrailles ? Oui Madame !  Niveau bricoles pratiques j’peux vous dire que cette pépite vous coûtera la modique somme de 5,40 €, comporte 160 pages et fera le bonheur de vos marmots ! Éditions Magnard, collection « Classiques & Contemporains », mon exemplaire comporte même un dossier complémentaire pour approfondir sa lecture, idéal pour un lycéen en train de réviser son bac… et autres foutaises. Oh j’dis pas ça pour dénigrer, tant s’en faut, mais moi j’ai pas eu besoin de ça pour profiter. Alors, vous me l’achetez ? Madame ?

    Chloé Néant
  • La réclame du colporteur

    Ce texte a pour but de promouvoir un livre choisi par l’étudiant•e en se mettant à la place d’un colporteur, tout en donnant les informations essentielles comme l’édition ou la biographie de l’auteur.

    Oyé, Oyé bonnes gens, approchez, venez voir ce bouquin que j’ai trouvé. Toi aussi, ma p’tite fenotte, y pourrait bien t’intéresser. Il est pour tous, autant pour les p’tiots qu’pour les grands. C’est un gars d’ici qui y a écrit : Exupéry de Saint Antoine. Fabuleux ce bonhomme ! Le livre s’appelle Le P’tit Prince. Les plus savants y lisent et y relisent car il est rempli de philosophie, plus on y lit, plus on comprend qu’est ce qui y est dit. Il est très intelligent celui qui a écrit l’bouquin, c’est même un magicien car les gones y aiment tout autant. Toi par exemple, ma canante, t’en as marre que l’p’tiot chougne ? Eh ben, tu lui lis deux pages, et c’est pas des lumières qu’il aura dans les yeux, mais des étoiles. Oui, j’t’assure, c’est des étoiles qu’tu vas y voir dans y’s yeux au p’tit gone. Alors qu’il est en train d’réparer l’engin, t’as un p’tiot qui lui d’mande de dessiner un mouton, mais lui il sait pas y faire. Le p’tiot, c’est un vrai gone, alors il insiste, et les deux deviennent copains. Et le gamin y pose que des questions, et le monsieur y doit y répondre. Et avec le temps, il en apprend plus. Le gamin vient d’une autre planète, et il en a visité plusieurs avant d’arriver sur la nôtre. Alors on apprend c’qui se passe sur les autres planètes. Et l’monsieur qui raconte y met plein de chiffres pour que les savants y comprennent quelque chose. Mais c’qui est bien c’est qu’y a aussi un renard, et des fleurs qui parlent, alors les p’tits y aiment bien. Et pour être sûr que personne soit fâné, Exupéry il a rajouté des dessins, comme ça tout le monde y comprend que’qu’chose ! Petites gens, n’hésitez plus, c’est que d’l’économie un bouquin pour les grands et les p’tiots. Et toi, mon bon bourgeois, y dois bien y rester une gache dans ta bibliothèque pour Le P’tit Prince ! Tu pourras en apprendre plein sur les planètes, c’est à la mode c’tes chose-là chez vous. Allez, pressez-vous, il m’en reste plus beaucoup, au bourg d’avant on m’a presque tout pris !

    Yseult Guinard
  • Voir la vie en rose

    Au départ, je crois à une hallucination, un énième rêve aux significations douteuses ou un cauchemar paradoxalement plaisant. Mais les secondes continuent de s’écouler tel un nectar glacé, s’agglutinant entre elles pour former des minutes que je ne vois pas passer.

    Je ne vois que du rose.

    Du rose partout, une myriade de nuances qui éclabousse mes rétines, me plongeant dans un océan de stupeur et d’incompréhension. Papillonnant des paupières, je passe instinctivement les doigts sur mes cuisses, mon short en coton, mon ventre, mon cou, mon visage… Je ne comprends pas, je ne comprends plus, je ne comprends rien.

    Mes draps ont viré au rose framboise, la coque de mon téléphone au rose pêche, mon journal au rose vif, mes murs au rose dragée, ma lampe de chevet au rose bonbon, mon violon au rose magenta, mes rideaux au rose saumon…

    Non, ce n’est pas possible. Je nage en plein délire. Mon déficit de sommeil me joue sûrement un mauvais tour, épaulé par un esprit maléfique qui n’a manifestement pas aimé le dernier épisode de mon podcast ; je savais bien que je n’aurais pas dû être aussi véhémente envers Emily Watts.

    Je prends une longue et profonde inspiration avant de me dresser sur mes jambes et de m’approcher de la fenêtre. Peut-être s’agit-il seulement d’une blague, peut-être que le problème ne vient pas de ma vision et que quelqu’un a simplement décidé de refaire la décoration de ma chambre pour me casser les mandarines dès six heures du matin. Ma théorie – plus que bancale, je l’avoue – se dissout à l’instant même où mes pupilles découvrent des arbres rose fuchsia, des nuages rose pâle et deux chiens rose cerise. Mes dents se plantent mécaniquement dans la face interne de ma joue avant de s’attaquer à ma lèvre. Je ferme la fenêtre et pivote la tête tandis qu’un chapelet de jurons se bouscule sur ma langue.

    Un miroir. J’enjambe la pile de vêtements – roses eux aussi – qui jonche le sol et me poste face à mon reflet. Les yeux ronds comme des pastèques, je déglutis en arpentant mon corps du regard. Ma peau diaphane, ma crinière flamboyante et mes iris ambrés ne sont plus qu’un vague souvenir dont l’odeur me manque déjà. Je ne suis plus qu’un mélange de rose foncé, de rose poudré et de rose incarnat. Tout à coup et sans crier gare, la réalité s’enroule autour de moi tel un fouet.

    Je suis incapable de voir autre chose que des nuances de rose et le rendez-vous le plus important de ma vie a lieu dans deux heures.

    Kahina Slimani
  • Anti-guide touristique

    Bonjour et bienvenue, jeune lyonniste !

    Pourquoi « lyonniste » ? Pas de panique, range ton beau dictionnaire et laisse-moi éclairer la lanterne bleue de ton esprit ! Aujourd’hui, tu es un charmant (ou une charmante, mais qu’importe, nous sommes tous égaux (j’utiliserai néanmoins le masculin pour cette page) touriste visitant la « magnifique » et « inoubliable » ville de Lyon, ce qui fait de toi un lyonniste. Ne me remercie pas tout de suite, le meilleur est à venir !

    Le savais-tu ?

    La place Bellecour est la place la plus importante de Lyon, l’une des plus grandes places de France avec une taille de 310 par 200 mètres (ou 62 000 m²) et c’est la place piétonne la plus immense d’Europe (et c’est peu dire…)

    Ses dimensions dépassent celles du Zocalo de Mexico & de la place Rouge de Moscou.

    Une statue équestre en bronze de Louis XIV orne son centre : l’originale a été construite en 1694 par Martin Desjardins à Paris, mais elle a été détruite (quel dommage…) à la fin du 18e siècle. François-Frédéric Lemot en a construit une nouvelle en 1825.

    Durant l’époque gallo-romaine, Bellecour était une île formée de terres alluviales

    En 1658, Louis XIV (oui, oui, toujours lui…) décide de lui donner le titre de place royale.

    Elle a connu plusieurs noms au fil du temps et a pris son nom actuel (publicité mensongère si on s’attarde sur la première syllabe) sous la Troisième République au 19e siècle

    Où ?

    La place Bellecour se situe dans le deuxième arrondissement de Lyon, sur la Presqu’île (drôle de nom, ils auraient dû la finir…), entre la Saône et le Rhône.

    Qu’est-ce qui t’attend ?

    Pour accéder à ce lieu éblouissant de morosité, il te faudra d’abord prendre le métro A ou D et donc survivre aux exhalaisons fétides, à l’agressivité des SDF, à la saleté et aux voix stridentes. Ce long périple prendra fin une fois que tu te seras extirpé de ce nid à pickpockets. Un énorme rectangle sableux, terne et vide sur lequel on ne peut ni s’allonger pour dorer au soleil ni faire de pétanque se profilera devant toi. Une série de bâtiments aux couleurs fades, plus déprimants et obsolètes les uns que les autres, environnent la place : kiosques à fleurs bien clichés, restaurants dont les prix te glaceront le sang, boutiques diverses glorifiant le capitalisme des grandes villes, cabinet d’orthophonie aussi facile à repérer qu’une aiguille dans un champ de foin… Il y a de tout, comme si quelqu’un s’était réveillé un jour et s’était dit entre deux tartines de confiture : « Hé, il n’y a pas plus triste et inutile que cette place, alors autant en profiter pour se faire de l’argent, les gens seront forcément tentés d’acheter vu qu’il n’y a rien à faire ! ». Par ailleurs, cette même personne a eu l’excellente idée de planter des arbres (verts !) tout autour, probablement dans le but de détourner l’attention des lyonnistes des nuages de pollution concentrée libérés par les (trop nombreuses) voitures qui chamarrent les routes grises.

    Et la statue dans tout ça ?

    Terne, clichée, rouillée et enlaidie par le temps, elle te donnera envie de faire tomber ce roi prétentieux de son piédestal et de grimper sur sa monture afin de quitter ce lieu spleenétique au plus vite. Heureusement, si tel est ton plus profond désir, tu peux reprendre le métro A, opter pour le D ou monter dans l’un des innombrables bus qui passent par Bellecour.

    En outre, au cas où tes pupilles seraient trop occupées à détailler un enfant en pleurs ou un passant malpoli, n’oublie surtout pas de prendre un petit moment pour admirer les superbes bancs éparpillés sur la place. Il s’agit vraiment du lieu idéal pour pleurer la mort de son lapin, maudire son ex ou s’interroger sur le but de la vie en affichant un bel air blasé. Avec un peu de chance, quelques pigeons viendront te tenir compagnie et te feront goûter une spécialité locale.

    Au menu de la place Bellecour : déprime, ennui, agacement et déprime saupoudrée de spleen.

    Tu sais désormais tout ce qu’il y a à savoir sur le centre de la ville de Lyon ! Alors… un dernier conseil : prends une grande inspiration et passe ton chemin, charmant lyonniste.

    Kahina Slimani
  • La Boucle du désespoir

    Cet extrait correspond à l’élément perturbateur d’une nouvelle uchronique co-créée avec ChatGPT. La base de l’histoire étant « Et si Coraline n’avait pas pu s’échapper du monde parallèle ? ». Voici un échantillon des prompts utilisés :

    • Prompt 1 :

    Tu es un récit fantastique de littérature jeunesse écrit par Neil Gaiman. Développe l’élément perturbateur suivant en 500 mots maximum du point de vue du personnage de Coraline : « Coraline remarque qu’un cadre autrefois accroché au mur se trouve maintenant sur une étagère. Elle ressent un malaise croissant, comme si la maison elle-même jouait avec sa perception. Elle commence à réaliser qu’elle a peut-être déjà vécu cette journée. » Tu emploieras un style simple et concis, avec des phrases courtes, en insistant sur la description de son environnement et sur ce cadre qui fait naître le doute en elle.

    • Prompt 12 :

    Ajoute cette idée : Coraline récupère un stylo posé sur le rayonnage de la même étagère avec le pressentiment qu’il pourrait lui être utile.

    Alors que Coraline allait quitter la pièce, un détail attira son attention. Le cadre. Il n’était plus au mur, mais posé sur une étagère, bien en vue : une photographie d’un champ de tulipes battues par un vent invisible. Elle tendit la main, mais recula aussitôt. Le bois glacé lui fit froid dans le dos. Tout lui sembla soudainement décalé, comme si la maison avait changé en silence. Un frisson la parcourut. Coraline avait déjà vu ce cadre. Seulement, avant, c’étaient des tournesols. L’angoisse monta en elle. Quelque chose n’allait pas. Son regard glissa sur le rayonnage. Un stylo traînait là, banal et pourtant incongru. Elle le prit sans réfléchir. Ce simple objet allait devenir son allié dans un espace où chaque détail comptait.

    Rose Felsch
  • Tête de pissenlit

    J’en perdais la tête.

    Tout avait commencé avec une simple perte d’appétit, rien d’exceptionnel en cette période de l’année où la chaleur étouffe et endort. En retour, ma soif s’était amplifiée ;  j’appréciais particulièrement l’eau minérale, sûrement à force de voir des pseudo-médecins sur des plateaux télévision en faire l’éloge.

    Puis, j’ai commencé à perdre des cheveux. Dans le lit, sous la douche, je retrouvais des mèches emmêlées partout où je passais. J’avais d’abord mis sur le dos de ma crise capillaire mon alimentation dégradée, avant de retrouver des mèches blanches, qui, elles, ne pouvaient être dues à un simple manque de vitamines. Honteuse, je n’en avais parlé à personne et avait couru jusqu’au supermarché le plus proche pour acheter une teinture semblable à ma couleur naturelle. Je n’avais que 25 ans ! La teinture, je croyais, avait abîmé mes cheveux : ils étaient devenus indomptables, organisés en des épis de plus en plus marqués, parfois tant que l’on aurait cru qu’ils échappaient à la maîtrise de la gravité. Les pointes, elles, s’étaient dédoublées et affinées, pour former des fourches elles-mêmes effilochées.

    Leur état était si inquiétant que je dus me résigner à prendre rendez-vous chez le coiffeur qui se trouvait au bas de la rue. Alors, cheveux enrobés dans un chiffon de soie – matière protectrice si je me fiais aux conseils d’Internet – j’entrai dans le salon. On m’installa, et dès que le tissus fut retiré, mes cheveux s’hérissèrent en une touffe ronde, une bulle blanche qui engloba ma tête.

    Dans le miroir, les yeux du coiffeur étaient tout aussi écarquillés que les miens.

    Chacun de mes cheveux s’était changé en cypsèle : les tiges étaient devenues filets, les pointes pappus, et les bulles graines. Sur ces dernières se refermaient mon épiderme, blanc, presque verdâtre, et dont les pores élargis et creusés tenaient à peine la racine du cheveu.

    Juste à côté, la coiffeuse qui s’occupait d’une cliente lâcha sous la surprise son sèche-cheveu, dont le fort souffle emporta les graines et laissa derrière lui mon crâne, dépourvu de toute chevelure, luisant et troué.

    Nina Tixier
  • Échoué

    Je me suis réveillé nu, engourdi, entouré de bouts de verre et d’une flaque d’eau tiède. Le contact du carrelage froid me démangeait, trop brut, trop sec et râpeux. Je criais, mais mes poumons n’accédèrent pas à ma requête. Mes parents accoururent, m’enveloppèrent d’une serviette chaude et, dévisagé par leurs regards terrifiés, je fermais les yeux et réfléchis.

    Que s’était-il passé ? Mes derniers souvenirs étaient flous ; je me réveillais, assoiffé, d’un sommeil agité. Péniblement, j’ai dû me lever, descendre les marches une à une. Mon pas était maladroit, lourd, mes jambes engourdies. Mais j’en avais l’habitude maintenant : depuis quelques jours maintenant, mon corps ne me laissait aucun répit. Céphalées aigues, maux de ventre, jambes lourdes et dos douloureux : tout y était passé. La salle de bain était le seul endroit où mon enveloppe charnelle retrouvait un semblant de paix : l’humidité qui y régnait agissait comme un baume.

    Je fis couler un mince filet d’eau et penchai ma tête. Le liquide entra en contact avec mes lèvres pendant que je laissais échapper un gémissement, soulagé. Ma main glissa à deux reprises sur le robinet quand je voulu couper l’eau. Je m’appuyais contre le rebord du lavabo et mes yeux rencontrèrent ceux de mon reflet. Soulagé, et calmé par les gouttes du liquide ingéré, je promenais mon regard sur mon corps à demi nu. J’avais maigri, pensais-je. Les os de mes côtes ressortaient. D’ailleurs, j’avais l’impression d’en avoir bien trop, et des bien trop petits. Et là, sous ma côte droite ? Une tache verdâtre, en relief. Je me grattais et fus étonné de la texture de ma peau, molle et glissante. Je voulus toucher ma côte mais mes os plièrent légèrement sous mes doigts. Paniqué, je ne reconnaissais pas mon corps et le toucher me dégoutait. Je relevais mon regard vers mon double. La partie droite de mon visage était couverte de ces plaques verdâtres, qui reflétaient la lumière des ampoules. Mon œil était globuleux et vide. Effrayé, je reculais précipitamment. Mes jambes lâchèrent, je m’écroulais de tout mon long sur le sol lustré de la pièce. Mais je ne ressentis aucune douleur, mon corps mou et visqueux émis un son vaseux au contact du carrelage. Je n’arrivais plus à respirer, et, en portant mes mains à ma gorge, je sentis deux fentes, de part et d’autre de celle-ci. J’émettais des sons repoussants de succion et des râles plaintifs. Tout mon corps était en feu, et je glissais sur le carrelage lustré de la salle de bain, en me tordant de douleur. Cette dernière ne fit que s’amplifier lorsque je sentis mon dos s’ouvrir en deux, transpercé par une nageoire difforme. Mes doigts se joignirent, mes bras rapetissèrent dans un craquement inhumain de mes os. Mes yeux se brouillaient d’une brume opaque. Puis plus rien.La suite me fut racontée par mes parents : alertés par mes cris, ils se précipitèrent dans la pièce pour y trouver un poisson difforme, au corps verdâtre, gluant et boursouflé, tressaillant par manque d’oxygène. Ils m’ont placé dans le vieil aquarium de la famille, avant que ce matin je ne retourne à ma forme humaine. Mais, je le sentais bien, au fond de moi, quelque chose avait profondément changé.

    « Ça va recommencer », dis-je dans un souffle.

    Till Lembke
  • Le Destin de Denis

    Voici un tautogramme, soit un texte composé de mots commençant (presque) tous par le son [de].

    DRH déçu et dépité, Denis démissionna. Décidé, il débuta en tant que détective. Il décolla dès décembre pour se dépayser. Détestable désillusion ! À Detroit, Denis dégusta… Quelles déconvenues ! Il dépanna des détenus désespérés, mais déloyaux. Sans déontologie, il se dévoua à d’étranges délires dévots. Quel désastre ! Ça le désempara. Désormais détective déchu et désargenté, Denis découvrit Debby, qui déambulait près d’un dépôt, toute décoiffée sous le déluge, déterminée et désarmante. Début du désir pour Denis. Déférent, il se déclara avec délicatesse. Debby, défiante, dégagea le détective démuni. Définitivement découragé, Denis déprima à Détroit. Il déménagea donc à Décines et se débrouilla comme déménageur durant une décennie. Désolée, Debby démarra de Detroit pour lui débiter d’exquises débilités. Aucun débat : Denis la délaissa tel un détritus. Lors d’un déjeuner à Décines, Delphine le délivra de sa décadence en lui décryptant Descartes. Déclic. Denis dessina, et dessina Delphine en déesse Demeter. D’esquisses en décalquages, il dépeignit un décor dépourvu de ses démons de détective. Denis dessinateur ? Son dernier défi !

    Angéline Real et Chloé Néant
  • Lettre de non-motivation

    Et si les lettres de motivation se transformaient en lettres de non-motivation ? Finie l’hypocrisie, place à l’honnêteté !

    Objet : Poste d’Expert-Comptable

    Le 12/11/2022,

    Madame, Monsieur,

    Je vous écris suite à votre offre d’emploi disponible sur le site HelloWork. Bien que la perspective de travailler dans un « environnement familial avec de vraies valeurs humaines et proche de ses clients de proximité » au sein d’un bureau de 13 collaborateurs plus aigris que ma vieille tante Svetlana Amanda Rossignola Ivanovitch m’ait paru alléchante de prime abord, je me vois dans l’obligation de non-candidater pour trois raisons précises.

    Tout d’abord, sachez que la déception qui m’anime n’a d’égal que la stupeur qui m’a harponnée lorsque j’ai lu que vous n’embauchiez que les hommes et les femmes. Que faites-vous des non-binaires ? C’est scandaleux et je vous conseille vivement de corriger cela dans les plus brefs délais, n’oubliez pas que nous sommes en 2022 ! Un peu d’ouverture d’esprit n’a jamais fait de mal à personne et je serais plus qu’heureuse d’en discuter avec vous autour d’une tasse de café fumante que vous aurez – cela va sans dire – la grande générosité de m’offrir. En outre, il faut que vous sachiez que je suis loin d’être une experte. C’est très simple : je ne suis ni une experte en cuisine, ni une experte en danse du poulet, ni une experte en crachats, ni une experte en xylologie, ni une experte en équitation, ni une experte en toilettage de vieilles personnes (Mme Michot pourra vous le confirmer, c’était tellement catastrophique qu’elle a fait venir la police). Enfin, le nom, « ALJ Partner RH », de votre cabinet ne m’inspire aucune confiance. Il m’est décemment impossible de répondre favorablement à une offre venant d’une entreprise exhibant effrontément les initiales de mon ex-ex-ex-ex-ex-fiancé. C’est parfaitement inadmissible et inacceptable. Comment voulez-vous que je vous prenne au sérieux si vous ne prenez même pas la peine d’enquêter sur les antécédents amoureux de vos éventuels futurs employés ? Votre manque de rigueur est déplorable, j’espère que vous en avez conscience.

    C’est donc pour ces raisons que je me vois obligée de répondre défavorablement à votre annonce. Bonne continuation.

    Je vous prie d’agréer, Madame, Monsieur, l’expression de mes sentiments les plus sincères et distingués.

    Kahina Slimani
  • Les odeurs

    Ce texte a été réalisé dans le cadre d’un exercice visant à mettre en avant un sens. Ici, l’odorat a été choisi.

    Parfois je me demande comment un nez, si minime soit-il, parvient à déceler autant d’odeurs… Comment cette partie de notre corps nous fait sentir tant de parfums. Comment il arrive à nous faire voyager dans nos souvenirs, simplement en reniflant. C’est fabuleux ! Le corps humain est merveilleux et a pensé à tout. Je trouve ça formidable. J’adore mon nez et ce qu’il me fait sentir tous les jours. J’adore rentrer tard d’une soirée entre amis et croiser une boulangerie qui commence sa journée à l’heure où je termine la mienne. Je perçois ainsi la bonne odeur du pain qui vient tout juste de sortir du four. Alors j’observe le boulanger à travers la vitre et le remercie. Mon nez est comme un troisième œil. Il me fait voir la vie sous un angle différent. Il me fait voir des choses que je n’ai pas envie de redécouvrir parfois. Et souvent, il me rappelle une odeur oubliée qui me plonge dans un bien-être profond. J’ai un odorat sensible, alors quand ça ne sent pas très bon, je le sens aussi. C’est assez dérangeant, mais on s’y fait. J’aime bien me dire qu’il arrive des moments où je sens quelque chose que d’autres ne sentent pas. Dans ces moments-là, mon nez se transforme en super pouvoir.

    Pénélope Cros